Pitié, moins d’espace !

Publié le par Yves-André Samère

Pour ne rien vous cacher (car je suis aussi limpide qu’une eau de source avant d’être troublée par le pastis), j’en ai un peu assez de voir et d’entendre le mot espace mis à toutes les sauces : le cinéma Saint-Michel (celui que les fans de feu le cardinal-archevêque Lustiger avaient incendié parce que ce minable de Scorsese avait réalisé un film sur Jésus – bilan, un mort) est devenu l’espace Saint-Michel ; la salle de spectacle où Michel Drucker parle à ses invités de leur « papa » et de leur « maman » s’appelle aujourd’hui l’espace Cardin ; et le moindre restaurant se rebaptise espace de restauration. On n’a pas encore rebaptisé leurs toilettes, mais je pressens que ça ne va pas tarder.

C’est trop. Ce mot avait déjà de multiples usages, mais là, on frôle la saturation. Il y avait l’espace au-dessus de nos têtes, qui permettait une Odyssée de l’espace ; l’endroit où il restait suffisamment de place pour y caser quelque chose (il y a de l’espace dans ce tiroir) ou pour s’y installer (en première classe, on a de l’espace) ; une notion géographique (dans le Sahara, on ne manque pas d’espace) ; une notion mathématique (la géométrie dans l’espace) ; une voiture (la Renault Espace) ; et, en typographie, le petit intervalle entre deux mots ou avant un signe de ponctuation, avec ce raffinement que les typographes, qui tiennent à leur argot, emploient ce terme au féminin : UNE espace. Et remarquez que, même dans ce sens très précis, il y a deux sortes d’espace, puisque l’espace peut être sécable – on peut profiter de sa présence pour passer à la ligne – ou insécable – on ne doit pas, puisqu’on risque de rejeter au début de la ligne suivante un guillemet français ou un point-virgule, par exemple, qui ne devrait jamais se retrouver isolé.

Bien, je pense que vous avez compris l’esprit de ce prodigieux article : notre époque est l’ennemie de la simplicité, se complaisant à appeler un chat « un chien », comme disait Desproges. Et les esprits torturés qui l’incarnent sont faciles à reconnaître, ce sont ceux qui qualifient d’incontournable ce qui est seulement indispensable, qui ne sont jamais capables de faire une chose mais sont en capacité de la faire, et qui, au lieu de la faire vite, l’accomplissent dans l’urgence.

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