Saboter les classiques du théâtre

Publié le par Yves-André Samère

Je vais rarement au théâtre. En effet, j’en ai plus qu’assez de cette manie qu’ont les metteurs en scène de contredire les indications données par les auteurs, et qui, se croyant très malins, massacrent le propos des pièces qu’ils s’approprient. Précisons que je ne dois pas être le seul à le penser, car André Degaine, l’homme qui connaissait le mieux le théâtre en France et avec qui j’avais eu deux conversations passionnantes (il est mort, hélas), m’avait publiquement approuvé le jour où, assistant à un enregistrement pour Le masque et la plume, j’avais descendu en flammes un metteur en scène très coté, Antoine Vitez, qui avait littéralement bousillé L’école des femmes de Molière – entre autres massacres.

Voici donc un court florilège de ces imbécillités, et je ne nomme que les pièces, pas leurs metteurs en scène :

- dans L’école des femmes, donc, le personnage d’Arnolphe, dont le texte dit que c’est « un barbon » et qui va être trompé par la jeune Agnès avec le godelureau Horace, ce barbon était joué par un gaillard de vingt-cinq ans au teint vermeil, qui passait son temps à porter ses domestiques sur son dos. Horace, lui, était un avorton qui se roulait par terre en poussant de petits cris inarticulés. Et Agnès, cette gourde, le préférait contre toute vraisemblance ;

- dans Le mariage de Figaro, l’ex-barbier disait son fameux monologue sur sa vie passée, assis au bord de la scène, les jambes pendantes au-dessus de la fosse d’orchestre, dans le noir et en chuchotant ;

- pour La dispute de Marivaux, court lever de rideau qui ne devrait normalement durer qu’une demi-heure, le metteur en scène Patrice Chéreau avait à ce point ralenti le rythme des scènes (contrairement au souhait de l’auteur qui voulait une comédie au style galopant), que la représentation durait... trois heures ;

- dans Cyrano de Bergerac, d’Edmond Rostand, pour la dernière représentation à la Comédie-Française, Roxane, soutenue par des cordes, s’envolait au-dessus du plateau pendant la scène du balcon ;

- dans Un fil à la patte, de Georges Feydeau, comédie délirante et endiablée, le personnage de Bouzin... se suicidait à la fin en se jetant dans la cage de l’escalier ;

- dans Le misanthrope, de Molière, le mauvais poète Oronte, au moment où il disait à Alceste « Enfin je suis à vous de toutes les manières », commençait à se déshabiller en scène ;

- dans La dame de chez Maxim, jouée à l’Odéon, le docteur Petypon, complètement ivre, a ramené chez lui une fille ramassée chez Maxim, surnommée « la Môme Crevette », et censée bien plus jolie que sa propre femme, qui est une bigotte hors d’âge ; or le metteur en scène fait jouer cette femme par une actrice plus jeune et plus jolie que celle qui interprète la Môme.

Je vous épargne quelques dizaines d’autres exemples du même tonneau, pour ne pas vous lasser.

Publié dans Théâtre, Absurdités, Culture

Écrire ci-dessous une ânerie quelconque :

V
"le docteur Petypon, complèement ivre, " Complètement.

Blog de haute tenue.
Très agréable à lire.
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Y
Merci pour les deux appréciations. Je corrige ma faute.