Enjoliveurs-29 : « ressources humaines »

Publié le par Yves-André Samère

Les beaux messieurs qui nous gouvernent et embellissent notre vie en modifiant le vocabulaire de leur langue maternelle sont en réalité des disciples de Pierre Desproges. En effet, le 6 avril 1981, lors de son « réquisitoire » contre l’actrice Renée Saint-Cyr au Tribunal des Flagrants Délires, il concluait ainsi : « Françaises, Français, réjouissons-nous, nous vivons dans un siècle qui a résolu tous les vrais problèmes humains en appelant un chat un chien ». Vous remarquerez que cette manie sévissait déjà en 1981, avant l’accession de Mitterrand à la présidence de la République. Donc sous Giscard, le fanatique de la communication.

C’est sans doute cette réminiscence inconsciente qui m’a incité à écrire ici deux ou trois articles contre les « enjoliveurs », ces gens qui fabriquent ou modifient la manière de désigner les choses, alors que, jusque là, vous et moi parlions normalenent. Et, si vous me lisez de temps en temps, il n’a pas pu vous échapper que j’envoie fréquemment des piques contre cette manifestation de crétinisme qui a présidé à la genèse du mot incontournable, aussi superflu que la prostate et le président de la République (ça, c’est une vanne de Clemenceau), alors que je connais une bonne vingtaine de synonymes pour cet adjectif affreux. Or, à tort ou à raison, j’ai horreur de ce qui ne sert à rien.

Voilà pourquoi, aujourd’hui, je vais m’en prendre à une expression qui n’existait pas il y a une trentaine d’années, mais qui, désormais, ne dérange plus personne, ce qui prouve bien que nos chers compatriotes sont anesthésiés par les médias. Il s’agit de ressources humaines.

Jusque vers la fin du vingtième siècle, lorsqu’une entreprise avait un certain nombre d’employés, leur carrière (embauche, congés, promotions, mutations, mise à la retraite, voire licenciement) était administrée – je déteste aussi le verbe gérer – par un chef du personnel, ou un directeur du personnel si la boîte était plus grosse. Cela, c’était dans le civil, car, dans l’armée, on parlait plutôt du service des effectifs. Peu importe, tout le monde comprenait, et cela ne gênait personne. Jusqu’à ce que je ne sais qui s’est avisé que ce mot, personnel, avait un je ne sais quoi de péjoratif (?), et qu’il convenait de le supprimer du vocabulaire administratif, pour le remplacer par quelque chose de plus joli, et surtout, d’assez ambigu pour avoir plusieurs sens. Ce quelqu’un, cet enjoliveur, devait être un client des humoristes, qui adorent les mots à double sens, aussi jeta-t-il son dévolu sur le mot humain.

Réfléchissons un instant : ce qui est humain est à la fois ce qui appartient à l’espèce humaine, comme les employés de toutes les firmes où l’on travaille, mais cet adjectif possède également un sens attendrissant, car il est le contraire d’inhumain ! Et donc, si on rebaptisait le service du personnel pour un faire une Direction des Ressources Humaines, on colorait d’humanisme, précisément, une activité jusque là totalement neutre. Beau tour de passe-passe, et sommet de malhonnêteté intellectuelle.

C’est si vrai que le réalisateur Laurent Cantet a connu son premier triomphe cinématographique avec son film Ressources humaines, sorti en 1999, un drame qui se déroulait dans une usine et qui a fait aussi la gloire de Jalil Lespert, son interprète, seul acteur professionnel de la distribution. Et Cantet était très conscient de ce que ce titre signifiait, il l’a d’ailleurs fait savoir.

Écrire ci-dessous une ânerie quelconque :

C
Toujours dans mon dico de 2004 , je n'ai pas ce mot que j'ai vu arriver sans crier gare: "Addict" . Par contre j'ai "Accro" qui est plus court et me sied parfaitement .
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Y
« Addict » est dans mon collimateur. Je lui règlerai son compte un de ces jours.
C
j'ai un dico datant de 2004 ; j'ai le mot impact mais pas impacter, très à la mode en ces temps d'inventivité
lexicale !
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Y
Oui, j’en avais parlé le 9 novembre 2011, ici : http://y-a-s.over-blog.fr/article-valc-impacter-88376213.html.

Il existe une foule de mots qui n’existent pas, si bien qu’on les entend sans arrêt. Je compte écrire quelques articles là-dessus.