L’offre et la demande

Publié le par Yves-André Samère

Dans l’article que Philippe Meyer avait publié dans « Le Monde » le 27 mars 2015 et que je vous ai proposé de lire, on trouve ce passage : « Nous sommes une radio d’offre, avec les risques que cela comporte, pas une radio de marketing ». Comme tout le monde n’est pas forcément familier de ce jargon du métier, voici un petit éclaircissement.

Le marketing, chacun connaît, cela consiste à satisfaire le marché, dont on prétend qu’il a des lois et qu’elles doivent être considérées comme les dogmes de la religion présente ; donc, donner satisfaction aux auditeurs qui ont exprimé leurs désirs. Passons. Mais qu’est-ce qu’une « radio de l’offre » ? Eh bien, c’est l’opposé d’une « radio de la demande » ! Une radio de la demande, c’est une radio qui se contente de mettre à l’antenne les émissions que le public connaît déjà et qu’il demande. Par exemple, sur les chaînes de télévision, toutes ces émissions actuelles sur la cuisine, ou sur les concours de chants – lesquels concours, appelés autrefois radio-crochets, existaient déjà à la radio après la Deuxième guerre mondiale –, ou sur la rénovation des maisons. Les producteurs ne se cassaient pas la tête, ils prenaient une émission existant précédemment dans les cartons, lui passaient un petit coup d’éponge pour paraître innover, et la mettaient à l’antenne. Pas besoin d’être un génie inventif ! Et le public, auquel on avait donné satisfaction, était content. Il l’est toujours, apparemment.

Au contraire, une radio de l’offre est une radio où des producteurs inventifs imaginent ce qui n’a pas encore été fait, et installent à l’antenne une émission que le public n’a jamais entendue, qui n’a jamais été testée, dont on ignore si elle marchera, et qui comporte par conséquent un risque, artistique et financier. Si vous fabriquez une émission où l’on critique, librement et sans souci des protestations, les livres, les pièces de théâtre, les films qui sortent, vous prenez un risque, et cela devient Le masque et la plume. Mais quand on réussit à intéresser le public, cela peut durer plus de cinquante ans ! Si, dans une émission qui parodie la Justice, vous engagez Luis Rego et Pierre Desproges, c’est aussi un risque, et Le Tribunal des flagrants délires a failli sombrer, car c’était un bide à ses débuts. De même Pour Rien à cirer ou Le fou du roi, qui n’ont jamais connu d’équivalent et ont duré des années (onze pour cette dernière émission).

Le 22 mai 1980, François de Closets publiait un livre, Le système EPM, qui fit pas mal de bruit. Car EPM signifiait « Et puis merde », et désignait à la télévision, qui alors n’était que de service public, certaines émissions de « haut niveau culturel »... que le public ne regardait pas. Closets, un peu réac alors, critiquait ce genre d’émissions, et défendait une télévision qui tiendrait compte des désirs du populo, celui qui réclamait du guylux, de la sheila, du léonzitrone et du johnnyhallyday. Une télévision de la demande, par conséquent. Évidemment, il avait tort, et, si on l’avait écouté, nous aurions eu ad perpetuam du yé-yé, de la sylvievartan et du claudefrançois. Et rien d’autre.

Paradoxalement, cette défense de l’inventivité servit un jour à virer de France Inter un producteur qui faisait une émission de qualité – mais ce ne fut qu’un prétexte. La victime fut Martin Winckler, écrivain et médecin, qui traitait dans la matinale des sujets médicaux que les auditeurs lui avaient demandés par lettre (le courrier électronique n’existait pas encore). Le manieur de poignard était déjà Jean-Luc Hees, alors directeur des programmes, et qui le détestait. Prenant prétexte que Winckler répondait à la demande des auditeurs, il le flanqua à la porte, argüant que France Inter était une radio de l’offre !

Comme quoi, quand on veut noyer son chien...

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