L’eugénisme - 5. Aux États-Unis, Carrie Buck

Publié le par Yves-André Samère

Restreint à l’origine, le caractère des lois sur la stérilisation changea avec l’affaire Carrie Buck, en 1927.

Carrie Buck venait d’une famille pauvre des bas quartiers de Charlottesville, en Virginie. Sa mère avait été jugée « faible d’esprit » et internée à Lynchburg, et Carrie fut placée en pension dans la famille Dodds ; c’est là qu’elle fut violée, à 16 ans, par un neveu de cette famille. Enceinte, elle accoucha en 1924 d’une petite fille, Vivian. Carrie fut déclarée « arriérée mentale », et on l’envoya, comme sa mère, à Lynchburg. Son enfant lui fut retirée. À Lynchburg, on décida de la stériliser. Mais, contre toute attente, elle refusa, et son refus provoqua un procès devant le tribunal d’Amherst.

C’est le sénateur et procureur Audrey Strode qui requit contre Carrie Buck ; elle était « défendue » par Edwin Whitehead... lequel avait voté en faveur de la loi de stérilisation, avait fait partie du Comité de Direction de Lynchburg en 1915, et se trouvait être l’ami du procureur. Le principal témoin à charge était le docteur Laughlin, qui n’avait pourtant jamais examiné ni même rencontré Carrie : sa déposition lui avait été dictée, mot pour mot, par le docteur Priddy. Au cours de l’audience, un autre témoin fut une infirmière, Carolyn Wilhelm, qui, ayant eu à s’occuper de la fille de Carrie, Vivian, jusqu’à l’âge de six mois, déclara que l’enfant était « étrange ».

Carrie fut donc condamnée, parce qu’elle représentait, selon les attendus du tribunal, « trois générations de dégénérés » : sa mère, elle-même, et sa fille. Au printemps 1927, l’affaire repassa devant la Cour Suprême, présidée alors par le juge Oliver Wendell Holmes, considéré comme un libéral et un grand nom de la jurisprudence américaine ; il autorisa cependant la stérilisation de Carrie, « faible d’esprit », fille et mère de « faibles d’esprit ». La sœur de Carrie, Doris, qui n’avait pourtant aucun problème mental, fut d’ailleurs stérilisée, elle aussi, en 1928.

La conclusion de l’affaire Carrie Buck permit au docteur Priddy de présenter à la même Cour Suprême son projet de loi sur la stérilisation. La loi fut déclarée constitutionnelle, et pouvait désormais s’appliquer dans tous les États : vingt-sept États la mirent systématiquement en pratique, et l’eugénisme devint la pierre angulaire de la politique sociale aux États-Unis. En France, le docteur Alexis Carrel, chirurgien et physiologiste, et qui avait obtenu le prix Nobel en 1912, fut aussi un grand partisan de l’eugénisme, et je vous renvoie à ce que j’en ai déjà écrit.

Carrie Buck est morte le 28 janvier 1983. Ses bulletins scolaires, retrouvés après son décès, prouvent qu’elle n’était pas attardée. Sa fille Vivian non plus, mais elle était décédée à l’âge de huit ans, en 1932. Le docteur Laughlin, atteint d’épilepsie (ce qui, ironie du sort, en faisait un candidat à l’application de sa propre loi), fut congédié du Bureau d’Études Eugéniques de Long Island. Le Priddy Memorial Hall n’a pas changé de nom.

Écrire ci-dessous une ânerie quelconque :

Gilles 02/04/2017 14:09

Quel beau pays : Lynchburg, loi de lynch, sans oublier la lobotomie qui avait été très pratiquée. Penser
que certains rêvent de s'établir aux USA...

Yves-André Samère 02/04/2017 16:36

Ils veulent surtout gagner davantage d’argent ! Je raconterai plus tard comment les États-Unis auraient pu éviter de bombarder Hiroshima