Vrais prodiges

Publié le par Yves-André Samère

Grosse bêtise, hier soir, pour sa rentrée après l’interruption des « fêtes », de la part de Yann Barthès, qui a cru opportun d’inviter le héros d’un buzz commençant à dater, le jeune Mourad Yssouf, qu’une vidéo publiée il y a deux semaines sur le site du « Figaro » a eu la malencontreuse idée de qualifier de « prodige ». Ce garçon marseillais de quatorze ans s’exerce au piano dans un hôpital de sa ville, et la vidéo en question le montre (et surtout le fait entendre, hélas) massacrant la Fantaisie Impromptu de Chopin, œuvre ultra-connue et qui ne méritait pas un tel traitement. Mais, visiblement, pour Barthès et son équipe, il ne fallait pas laisser passer une telle occasion de se raccrocher aux branches.

Mourad, dont on avait dit qu’il ambitionnait de devenir professeur de piano, a démenti en déclarant que son ambition est de devenir pianiste de jazz (cri du cœur de l’autre invité dans l’émission, Gérard Darmon, qui lui balance une gentille vacherie : « Mais pour ça, il faut savoir jouer du piano », résumant les faits : Mourad ne sait pas jouer du piano, ce que ses admirateurs n’ont pas vu). La vérité est que ce garçon, auquel on demande de jouer sur le Steinway de l’émission, rejoue à la note près ce qu’on entendait dans la fameuse vidéo, quelques bribes, vite abandonnées, du morceau de Chopin, mélangées à un salmigondis de fausses notes surgies de nulle part, le tout restant inécoutable. Il ne sait rien jouer d’autre ?

Passons. Des prodiges du même âge ou même plus jeunes, je vous en ai cité plusieurs, Lucas, Isaac, qui savent vraiment jouer du piano et le font très bien. Et puis, hier, j’en ai découvert d’autres sur Youtube. Je vous propose le jeune Alexandre Malofeev, dix-sept ans, célèbre en Russie, et deux de ses interprétations particulièrement magistrales, le Deuxième Concerto de Saint-Saens, joué au Conservatoire de Moscou alors qu’il n’avait pas encore quatorze ans, et la redoutable Deuxième Rapsodie de Liszt, jouée au même endroit, alors qu’il avait moins de treize ans. Pour ce dernier morceau, il joue avec une telle puissance, quasiment poutinienne, qu’on jurerait qu’il veut casser le piano ! Et, le même jour, il interprète la Onzième étude de Chopin, qui est d’une rapidité folle. Savourez. Et, le 31janvier prochain, il jouera à Paris, à la Fondation Louis-Vuitton. Programme ICI.

Écrire ci-dessous une ânerie quelconque :

J
Je viens d'écouter en grande partie sur WQXR (il manque une lettre au moins) ce même concerto interprété par Yevgeny Sudbin. Pour moi, c'est un peu pâlot, c'est Rachmaninov à qui il faudrait donner des vitamines ou pendant sa dépression. Et l'orchestre va avec. Je préfère Malofeev pour mon plaisir personnel
Répondre
Y
Moi aussi, je l’aime énormément. Ils sont étonnants, à cet âge. Quel dommage que je ne puisse pas aller l‘entendre à la Fondation Louis-Vuitton !
J
Pour info pour ceux que ça intéresse.
Je viens de m'apercevoir que Rach3 interprété par Malofeev a été mis en ligne il y a quelques jours :
https://www.youtube.com/watch?v=SCHg9tup9NA
Enregistrement : potable
Orchestre : bon
Interprétation : j'aime. J'ai entendu des choses que je n'avais pas entendues ave Yuja Wang.
Répondre
Y
J’avais vu cette vidéo. Alexander jouera à Paris le 31 de ce mois. Malheureusement, ce sera à la Fondation Louis-Vuitton, en plein Bois de Boulogne.
J
Pour la fantaisie impromptu, comme pour n'importe quel morceau, chaque interprétation est une nouveauté, une oeuvre personnelle. Et tout dépend de ce à quoi on est sensible et de ses capacités musicales.
On peut aimer beaucoup ceci
https://www.youtube.com/watch?v=twIQYQgPzaE
du fait de toute la richesse musicale manifestée ;
on peut aussi apprécier cela
https://youtu.be/CIepg9rmK10?list=PLZKXelXrbMWmJtbw8C-Aji2QEejRRROdy&t=675
du fait de la quantité de présence qui passe très bien et de façon cohérente à travers l'enchaînement. le déroulement.
Répondre
Y
Cela ne doit pas aller jusqu’au massacre qu’on a entendu : un très court passage (vraiment TRÈS court !) du morceau d’origine, suivi de gammes qui n’y existent pas, truffées de fausses notes. À moins de penser qu’on peut réécrire Chopin.
J
Et cela Rach 2 (encore en ligne)
https://youtu.be/RFJjUbk5E5w?t=675
Répondre
Y
Je ne crois pas du tout qu’un certain rôle est attribué à chaque main, ni que la main droite mène le bal. Sinon, comment Paul Wittgenstein aurait-il pu jouer le Concerto pour la main gauche, de Ravel ?
J
Mais évidemment !
Mozart disait malicieusement de je ne sais quel pianiste : il joue très bien : surtout de la main droite.
Un truc intéressant, pertinent à propos des interprètes de Chopin quand on peut le faire, c'est de regarder aussi le jeu de la main gauche. (parce qu'avec lui, très souvent il faut jouer des deux mains en même temps.) ,D'autant plus que si on y fait attention, on l'entend mieux. Je vous dis ça, mais j'ai rien dit.
La main droite mène le bal, mais la main gauche en dit long sur le ou la pianiste. On comprend mieux son jeu. Et comme je pense que Dovgan est une future Chopiniste (?) ,
je vous ferais remarquer comme cette main gauche est souple, légère, détendue, à l'aise, aérienne, caressante, effleurante dans cette valse brillante op 34 par exemple (plus récente. (Oui l'enregistrement n'est pas terrible)
https://youtu.be/92t9dxd2LPs?t=584
Y
J’ai déjà dit en quelle considération je tenais Alexander. Lui est un GRAND artiste, alors qu’il n’a pas encore dix-huit ans. En Russie, ils le savent.
J
Ah ah, j'étais sûr que tu allais réagir à cette séquence ! Effectivement pas de quoi se pâmer, même s'il faut admettre que ce jeune a de l'oreille, pour pouvoir reproduire la mélodie. Et pas sûr qu'on puisse être un pianiste accompli sans savoir lire le solfège...
Répondre
Y
C’est bien mon avis, même s’il y a eu des exceptions (rares, comme Manitas de Plata, qui ne lisait pas non plus la musique). Mais le solfège n’est pas la seule condition. Il faut aussi et surtout avoir un professeur qui ne soit pas seulement un pianiste raté ! Mon professeur à moi sortait de l’École Normale de Musique et avait rencontré Alfred Cortot, qui était autre chose qu’André Manoukian.