Leurs goûts

Publié le par Yves-André Samère

Les présidents sous la Quatrième République n’avaient guère de pouvoir, hors celui de nommer le président du Conseil (c’était le titre du Premier ministre de l’époque). Ceux de la Cinquième ont au contraire un pouvoir énorme, bien supérieur à celui du président des États-Unis. Aussi se croient-ils souvent autorisés à imposer leurs goûts au peuple, qui ne les a pourtant pas élus pour cela.

Paradoxalement, c’est celui qui a eu le pouvoir le plus grand, De Gaulle, qui en a le moins profité. De Gaulle se fichait bien de tout ce qui n’était pas la politique étrangère et donc la Défense nationale, et ne connaissait strictement rien aux problèmes économiques. « L’intendance suivra », disait-il avec dédain. En compensation, sa femme, la redoutable tante Yvonne, avait la bride sur le cou et faisait figure de ministre des Mœurs. Bigote comme il n’est pas permis, elle a fait renvoyer de l’Élysée une femme de chambre enceinte mais qui avait le malheur d’être célibataire, elle a fait retirer de l’antenne une speakerine dont on avait vu les genoux, Noëlle Noblecourt, et le ministre de l’Information, Yvon Bourges, eut assez d’obséquiosité pour interdire un film qui déplaisait à la dame patronesse, La religieuse, de Jacques Rivette, d’après... Diderot ! Rien que ça... Les coups de chapeau que des lèche-bottes lui ont adressé à titre posthume étaient donc autant de manifestations de bassesse.

Avec Pompidou, ce ne fut pas mieux, mais dans un genre différent. Lui se piquait de modernisme. S’il s’était contenté d’accrocher des tableaux de Vasarely dans les appartements privés de la Présidence, c’eût été demi-mal. Mais il s’en est pris à Paris, faisant construire des tours aux endroits les plus saugrenus (le Front de Seine, la Tour Montparnasse, c’était lui), décidant seul de la construction du centre culturel qui porte son nom et s’harmonise si bien avec le site (une raffinerie de pétrole, comme disent les bonnes gens, en plein Marais), mais qu’on dut fermer au bout de vingt ans parce qu’il menaçait ruine. Résultat : vingt-sept mois de travaux ruineux, et un Centre Pompidou qui absorbe une grande partie du budget de la Culture. Surtout, comme le rappelle François de Closets, Pompidou était fou de bagnoles, ce qui eut deux conséquences. D’abord, sous son règne, on s’opposa à toute mesure qui aurait tendu à une limitation de la vitesse des voitures, si bien que la route tuait alors trois fois plus qu’aujourd’hui. Ensuite, il déclara que la capitale devait « s’adapter à l’automobile ». Moyennant quoi, la voie le plus longue de Paris (huit kilomètres et demi) est la voie express Georges-Pompidou, une autoroute urbaine prenant la place des quais de la Seine sur la rive droite. S’il n’était mort prématurément, l’équivalent sur la rive gauche était déjà prévu, mais, sitôt élu à la Présidence, Giscard mit un coup d’arrêt à cette pente dangereuse.

Les goûts personnels de Giscard ont fait moins de ravages. Il a voulu ralentir le rythme de La Marseillaise, et la remplacer de temps à autre par Le chant de départ, ce qui ne mangeait pas de pain et n’a fait de mal à personne ; c’était plutôt bien intentionné. On ne lui reprochera pas non plus d’avoir enfin donné une utilité à l’ancienne gare d’Orsay, pour en faire un très beau musée. Sans son goût pour les diamants, Giscard n’aurait pas démérité, en comparaison de son prédécesseur et de son successeur.

Mitterrand a voulu marquer son passage par des « grands travaux ». Résultat mitigé. Le Grand Louvre est une réussite, l’Arche de la Défense est une construction inutile et médiocre, et l’Opéra de la Bastille, une catastrophe. Depuis des années, le revêtement des murs de ce monument mastoc digne des architectes staliniens, et qui n’a pas vingt ans, tombe en ruines ; il a fallu accrocher des filets sur les façades pour protéger les passants contre les chutes de pierres ! Le comble : Mitterrand détestait l’opéra, on n’a construit ce bâtiment que pour diviser le syndicat majoritaire à l’Opéra-Garnier, toujours en grève.

Chirac n’avait aucune ambition, par chance, et il s’est contenté d’un musée qu’on dit réussi. Mais enfin, là encore, le chef de l’État, élu pour faire de la politique, s’est borné à satisfaire une marotte.

On pressent que Sarkozy ne laissera rien, à moins qu’il ouvre une bijouterie.

Écrire ci-dessous une ânerie quelconque :

M
Oh et puis sans oublier le goût très prononcé de Jacques Chirac pour la tête de veau. On a les présidents qu'on mérite.
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Y
J'aurais plutôt cité De Gaulle et les harkis abandonnés, Pompidou prônant la supériorité de la voiture (et de la vitesse) sur la vie des Français, Giscard faisant jeter un écrivain en prison, Mitterrand et ses écoutes téléphoniques.