Yvon Bourges, censeur catholique

Publié le par Yves-André Samère

Yvon Bourges est mort la semaine dernière. Il avait été plusieurs fois ministre au temps de De Gaulle. Or, en 1965, le réalisateur Jacques Rivette annonce son intention de faire un film d’après La religieuse, de Diderot. J’ai vu ce film et j’ai lu le livre. Le film, avec Anna Karina, Liselotte Pulver, Micheline Presle et Francine Bergé, n’était pas terrible, mais passons. Ce qui est certain, c’est qu’il ne pouvait « choquer » personne, sauf les imbéciles.

Mais les autorités religieuses, qui ambitionnent souvent de s’inclure dans la catégorie sus-visée, et se mêlant comme toujours de ce qui ne les regarde pas, tentèrent d’empêcher le tournage du film, en interdisant notamment toute prise de vue dans des lieux religieux. Comme cela ne suffisait pas, madame De Gaulle, prêtant, ce qui était dans sa nature, une oreille favorable aux protestations émanant des bigots, fit savoir – sans avoir vu le film – qu’elle était opposée à sa projection. Or les désirs de tante Yvonne étaient des ordres.

Le 22 mars 1966, la commission de contrôle des films autorisa la distribution du film, mais frappé de l’interdiction aux moins de 18 ans. Une semaine plus tard, Yvon Bourges, secrétaire d’État à l’Information, réunit à nouveau la commission et y convoqua pas moins que le directeur de la sécurité nationale, Maurice Grimaud, afin d’exposer « les troubles à l’ordre public que pouvait provoquer le film ». La commission ne changea pas son vote, mais son avis n’est que consultatif, et, le soir du 31 mars 1966, Yvon Bourges interdit la distribution et l’exportation du film.

Tollé ! Mais André Malraux, vigoureusement étrillé par Jean-Luc Godard (qui l’avait appelé « le ministre de la Kultur »), laissa le film aller au Festival de Cannes. Saisi par le producteur Georges de Beauregard, le tribunal administratif annula la décision d’interdiction, pour vice de forme. Entre-temps, le ministre de l’Information avait changé, et Georges Gorse, le nouveau ministre, autorisa la projction tout en conservant l’interdiction aux moins de 18 ans. Le film sortit ainsi en juillet 1967, avec un changement de titre destiné à ménager les cathos : Suzanne Simonin, la Religieuse de Diderot. La décision d’annuler la censure du film sera définitivement confirmée par le Conseil d’État en 1975, mais on conserva l’interdiction aux moins de dix-huit ans, qui ne fut levée qu’en 1987, pendant le premier septennat de Mitterrand, après donc vingt-deux ans de mise à l’index.

Bourges y gagna une notoriété que jamais il n’aurait eue dans cela. « Le Canard Enchaîné » en fit une contrepèterie : « La pauvre religieuse a été étouffée par ce bouillon de courges » !

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