Dépoussiérez votre syntaxe !

Publié le par Yves-André Samère

Un extrait de l’interview de ce pauvre François Hollande par Jean-Jacques Bourdin, passé hier à la télévision, m’a donné l’idée d’aborder un sujet que je n’ai vu ni entendu traiter nulle part. Si je me trompe, détrompez-moi. Il s’agit d’une évolution du langage, constatée depuis peu d’années, et qui tend, non seulement à devenir envahissante, mais me paraît traduire une colonisation du français par la syntaxe (je ne dis pas « le vocabulaire ») anglo-saxonne, laquelle privilégie les substantifs. En résumé, on fait peu à peu disparaître les verbes et les adjectifs pour les remplacer par des noms.

Ce qu’a dit Hollande à Bourdin ? « Je ne suis pas dans le regret » et « Je suis dans le rebond ». En français correct, on aurait plutôt dit « Je ne regrette pas » et « Je rebondis » (ce qui est déjà une curieuse façon de s’exprimer, soit dit en passant).

Vous avez compris le principe pour être à la mode ? Utilisez donc le plus souvent possible la préposition DANS (ou EN), et oubliez tout ce qui n’est pas un nom.

Ainsi, ne dites plus « Je suis triste », mais « Je suis DANS la tristesse ».

Ne dites plus « Il est compatissant », mais « Il est DANS la compassion ».

Ne dites plus « Elle est sereine », mais « Elle est DANS la sérénité ».

Ne dites plus « Je souffre », mais « Je suis DANS la souffrance ».

Ne dites plus que vous êtes « capable de faire telle chose », mais que vous êtes « DANS la capacité » ou « EN capacité » de la faire.

Ne dites plus que Untel « est responsable de ceci ou de cela », mais qu’il est « EN charge de, etc ».

Ne dites plus que vous recherchez telle chose, mais que vous êtes « EN recherche de cela ».

Ne dites plus que Machin est calculateur, mais qu’il est « DANS le calcul ».

Ne dites plus que vous travaillez vite, mais que vous le faites « DANS l’urgence ».

Ne dites plus que vous êtes surpris, mais que vous êtes « DANS la surprise ».

Ne dites plus que les citoyens sont indignés, mais qu’ils sont « DANS l’indignation ».

Ne dites plus que vous discutez, mais que vous êtes « DANS la discussion ».

Ne dites plus que telle femme est séduisante, mais qu’elle est « DANS la séduction ».

Ne dites plus que tel collègue est dissimulé, mais qu’il est constamment « DANS la dissimulation ».

Ne dites plus que vous êtes mal à l’aise, mais que vous êtes « DANS le malaise ».

Ne dites plus que Roméo et Juliette sont passionnés, mais qu’ils sont « DANS la passion ».

Ne dites plus que vous vous querellez, mais que vous êtes « DANS UNE LOGIQUE de querelle ».

Ne dites plus que vous pardonnez volontiers à vos ennemis, mais que vous êtes « DANS le pardon ».

Ne dites plus que vous voulez telle chose, mais, comme le Premier ministre récemment, que vous êtes « DANS la volonté » de l’avoir.

Compris ?

Désormais, vous ne serez plus ridicule en société, car vous parlerez comme tout le monde. Médiatico-politique.

(TOUS les exemples ci-dessus, dont je garantis l’authenticité, ont été entendus à la radio ou à la télévision)

Écrire ci-dessous une ânerie quelconque :

Y
Moralité : résister aux influences, y compris à la mienne (!), garder son esprit en éveil, et penser par soi-même. J’ai tendance, puisque je le fais, à croire que ce n’est pas difficile.
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P
Bien vu ! Je suis en train de me dire que si ça se trouve, je suis parfois tombée dans ce travers en rédigeant des écrits pour mon travail, en me disant peut-être, plus ou moins consciemment, que
ça me donnait l'air plus intelligente de faire des phrases alambiquées... Je vais faire attention, désormais !
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Y
On pratique l’humour, à ce que je vois. Je suis DANS la satisfaction d’avoir été lu.
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M
Je suis dans l'approbation de votre billet.
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Y
L’étonnant est que, chez les éditorialistes, personne ne s’en soit jamais aperçu.
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D
J’approuve à 100% : depuis le temps que ce tic de langage m'énerve ! Merci beaucoup.
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