Limites du chef-d’œuvre

Publié le par Yves-André Samère

À la question (d’actualité) qui est sur toutes les lèvres, « Qu’est-ce qu’un chef-d’œuvre ? », je répondrai péremptoirement que ce n’est pas très difficile à définir : c’est une œuvre à laquelle on ne peut rien ajouter, de laquelle on ne peut rien retrancher. Et qu’un chef-d’œuvre reste inoubliable, quel que soit le temps écoulé depuis sa mise sur le marché – parlons de façon moderne.

Quelques exemples a contrario : Roméo et Juliette, de Shakespeare, n’est pas un chef-d’œuvre, le cinquième acte, où l’on raconte au Prince tout ce que les spectateurs viennent de voir, est en trop ; d’ailleurs, on le supprime à la représentation, aussi bien sur scène que dans les films. Tartuffe, de Molière, a failli être un chef-d’œuvre, mais la scène finale (l’intervention royale en la personne de l’Exempt, et sa tirade très mal écrite avec sa cascade de il dont on ne sait jamais si ce pronom désigne Tarfuffe ou Louis XIV) empêche que c’en soit un. La grande illusion a failli être un chef-d’œuvre, mais Jean Renoir aurait dû s’arrêter après l’évasion de Dalio et Gabin, au lieu d’ajouter une séquence de fin, d’une durée de vingt minutes, pour y faire jouer celle que je suppose avoir été sa maîtresse du moment, Dita Parlo, et qui n’avait rien à faire dans ce film d’hommes ; en vérité, dès la mort de Pierre Fresnay, l’histoire était finie. La Cinquième Symphonie n’est pas un chef-d’œuvre, Beethoven ne sait pas comment s’arrêter, il fait comme Renoir, et ça tourne un peu au ridicule. Le Don Quichotte de Cervantes n’est pas un chef-d’œuvre, c’est trois fois trop long, et les dernières pensées du personnage sur son lit de mort ne sont pas à la hauteur. Polyeucte n’est pas un chef-d’œuvre, Corneille s’y est permis un calembour idiot (« Et le désir s’accroît quand l’effet se recule »), digne de Ruquier. Les femmes savantes, encore de Molière, n’est pas un chef-d’œuvre, la pièce perd tout intérêt au-delà du troisième acte. Complot de famille, dernier film d’Hitchcock, n’est pas un chef-d’œuvre, on se fout complètement des quatre personnages, interprétés par des acteurs peu charimastiques.

À vous d’en trouver d’autres, et ne vous laissez pas étouffer par le respect systématique.

Écrire ci-dessous une ânerie quelconque :