Numérique ou sur papier ?

Publié le par Yves-André Samère

Auteur légèrement démonétisé après avoir débuté par un immense succès, Le nom de la rose, Umberto Eco a donné récemment une interview à deux étudiantes en journalisme, et, ma foi, ce qu’il dit n’est pas forcément idiot. J’en extrais quelques considérations.

Par exemple, dans son ouvrage N’espérez pas vous débarrasser des livres (publié avec Jean Claude Carrière), il prétend qu’aucune technique n’a jamais tué la précédente ! Ce qui est d’ailleurs en grande partie faux, car le CD a tué – provisoirement – le disque vinyle, et la photographie numérique a tué les diapositives. Mais peu importe, car, par ailleurs, la photographie n’a pas tué la peinture et l’avion n’a pas tué le train… ni le vélo ! Par conséquent, le livre numérique ne tuera pas le livre sur papier, pour une raison à la fois évidente et toute bête : la valeur sentimentale du livre sur papier. En ce qui me concerne, j’ai toujours les premiers livres qu’on m’a offerts dans ma petite enfance, je les ai littéralement sous les yeux. Plusieurs d’entre eux, comme les Histoires comme ça de Kipling, je les ai relus au moins dix fois, ils sont très fatigués, ont des pages qui se détachent, sont marqués des coups d’ongle que j’y ai donnés, or jamais un livre numérique ne portera une pareille trace. Bref, Eco affirme que la survie du livre « relève de l’attachement physique », ce qui est exact.

En revanche, le fait qu’une tablette numérique peut contenir la totalité des livres de classe d’un enfant est un progrès : les jeunes ne risqueront plus la scoliose ! De plus, les livres tombés dans le domaine public sont gratuits, le principal inconvénient étant leur mode d’acquisition : ils sont fabriqués via un scanner et un logiciel de reconnaissance des caractères, et les quelques livres que je me suis procurés sur diverses sources sont consternants, les coquilles se comptant par milliers. On se demande parfois ce que l’auteur a voulu dire ! Cela s’explique par le fait que vérifier qu’un texte a été correctement numérisé exige qu’un correcteur le relise entièrement, et cet office n’est pas gratuit. Imaginez le pauvre correcteur obligé de relire tout Proust ou Saint-Simon ! Or on sait que les éditeurs emploient de moins en moins de correcteurs ; à plus forte raison pour des livres distribués gratuitement… Certes, Google, qui est en tête des éditeurs numériques, ne manque pas d’argent, mais sa priorité n’est pas le livre en français !

En réalité, affirme justement Eco, c’est que l’éditeur, le vrai, reste nécessaire par la fonction qu’il exerce de filtrer les livres ! Ce qui est publié chez un grand éditeur comme Gallimard, Grasset ou le Seuil, c’est rarement n’importe quoi. En revanche, ce qui est publié sur Internet n’est pas garanti, puisque tout le monde peut publier sur Internet (là, je suis en train de fournir des verges pour me faire battre).

Reste le problème majeur : les données numériques sont-elles pérennes ? On peut en douter. Eco rappelle que ce qui a été enregistré sur disquettes devient aujourd’hui difficile à relire (les lecteurs ne sont plus fabriqués, et les disquettes s’effacent). Le CD n’est pas plus fiable, sa durée de vie est d’environ dix ans. Les disques durs vont être évincés par les « disques » SSD, qui ne sont pas des disques mais des barrettes de mémoire flash, et les clés USB relèvent de la même technique, qui aura sans doute disparu avant vingt ans. Le livre sur papier, on sait bien qu’il traverse les siècles sans être altéré, s’il est conservé soigneusement.

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