Quand un pauvre monte en politique

Publié le par Yves-André Samère

Si on vous met au défi d’écrire la liste des hommes politiques français connaissant ou ayant connu personnellement la pauvreté, ne vous précipitez pas chez votre papetier en vue d’acheter une rame de cinq cents feuilles au format 21×29,7 (80 grammes). Inutile ! Un ticket de métro suffira, au dos duquel vous inscrirez un seul nom, celui de Pierre Bérégovoy. Attendez, je ne suis pas parti pour en faire l’éloge...

Bérégovoy a commencé comme ouvrier. Puis l’action syndicale l’a conduit à la politique, il est entré au Parti Socialiste, a grimpé dans la hiérarchie, et a fini par devenir ministre, puis Premier ministre quand Mitterrand s’est fatigué de cette pauvre Édith Cresson, qui n’a tenu à ce poste que dix mois et demi (Bérégovoy lui ayant du reste savonné la planche avec autant de constance que de bassesse, il faut bien l’avouer).

Ancien pauvre ayant tout fait pour ne pas le rester, Bérégovoy s’est donc passablement corrompu. Il s’était mis en tête d’habiter les beaux quartiers, et guignait un appartement dans le seizième arrondissement, rue des Belles-Feuilles, qui est perpendiculaire à l’avenue Victor-Hugo. Mais il lui manquait quelques belles feuilles, en l’occurrence les billets de banque nécessaire à cet achat, qui se montait à deux millions et demi de francs de 1986. Par chance, Mitterrand avait un ami aussi canaille que lui, Roger-Patrice Pelat, qui était comme chez lui à l’Élysée (on le surnommait « le vice-président »), et qui était milliardaire. Il est d’ailleurs mort quelques jours avant d’être inculpé pour délit d’initié dans l’affaire Péchiney, bien placé qu’il était pour avoir de bons tuyaux à la Bourse...

Bref, Pelat prêta à Bérégovoy un million de francs, à un taux de... 0 % ! Lorsque la chose se sut, Bérégovoy argüa qu’il avait remboursé cette somme, partiellement grâce à la vente de meubles anciens et de livres rares qu’il possédait, énorme bobard qui fit rigoler la France entière et laissa sceptique le juge chargé du dossier Pelat. En fait, le million était un cadeau pur et simple. Mais pourquoi ce cadeau ?

Il faut dire que Bérégovoy n’était pas le plus farouche ennemi de Pelat. Celui-ci possédait une affaire de fabrication d’amortisseurs pour avions, Vibrachoc, qu’il avait réussi à vendre en 1982, pour le double de son prix, à la firme Alsthom, grâce à l’intercession de Béré, téléguidé par Mitterrand, lequel avait lui-même reçu des honoraires de Vibrachoc avant son élection à la présidence. On comprend le processus, dit « Passe-moi le séné, je te passerai la rhubarbe » : Pelat pouvait bien prélever un petit million sur les cinquante que Béré lui avait fait gagner.

Désespérant : quand un pauvre parvient aux plus hauts postes politiques, il se convertit aux magouilles traditionnelles. Finalement, autant naître riche, au moins, on y est déjà et on ne tombe pas plus bas.

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