Sapience

Publié le par Yves-André Samère

Lorsqu’on n’a pas fait d’études supérieures – c’est mon cas – et que, à l’instar de votre (très humble) serviteur, on est conscient de ses carences, on met tout en œuvre pour tâcher de combler ses lacunes. Pour ce faire, on se tourne vers les gens bardés de diplômes, porteurs d’expérience, et qui volent à notre secours en publiant des livres de référence, lesquels seront comme nos béquilles intellectuelles. Merci à eux.

Dans cette optique, je me suis, hier, porté acquéreur d’un livre au titre alléchant, paru aux éditions First, et chaudement recommandé par Stéphane Bern – une référence –, Le français pour les nuls juniors. Rien que par son titre, me suis-je dit, on sent que cet ouvrage a été rédigé pour moi.

Il est joli, ce livre. Imprimé sur du beau papier glacé, avec beaucoup d’images et de titres en couleurs, et même pas cher : 14,95 euros pour 316 pages. L’affaire du jour. Je me suis donc lancé dans la lecture.

Au début, tout allait au mieux. Certes, l’auteur lambinait bien un peu, il prenait son temps et, quoique censé s’adresser à des lycéens et des collégiens (la preuve, il tutoie le lecteur !), il consacrait (je n’ose écrire « il sacrifiait ») deux chapitres, soit 38 pages, à l’histoire de la langue française, dont sans doute ceux-là se fichent comme de leur première paire de Nike. Vous imaginez mon impatience, moi qui brûlais de me voir initié aux secrets de l’accord du participe, des déterminants adjectifs et des verbes essentiellement pronominaux – puisque, ayant lu l’intégrale des dictées de Pivot, j’avais laissé subsister en mon esprit quelques trous noirs ayant peu de rapport avec l’astronomie.

Hélas, parvenu à la page 40, tout s’écroula en moi, mes espoirs et mes illusions. En effet, dans un encadré au milieu de la page, je suis tombé en arrêt sur un « jusqu’à aujourd’hui ». Or nul n’ignore que le mot aujourd’hui est la contraction de l’expression AU jour d’hui (elle-même pléonasmique, puisque hui a DÉJÀ le sens de ce jour où nous sommes) ; et donc, que le AU qui le commence contient DÉJÀ la préposition À – laquelle, par conséquent, il ne faut pas répéter. En résumé, « jusqu’aujourd’hui » est bien suffisant.

Mais ce n’était tout, mes déconvenues ne faisaient que commencer. Dès la page suivante, 41 donc, l’auteur conviait ses lecteurs à un petit exercice de traduction, et truffait de mots anglais un petit texte, dont il fallait donner la traduction en français. Ayant avec conscience fait l’exercice, je me suis reporté aux réponses données page 307, pour constater avec stupeur que week-end était traduit par « fin de semaine ». Je regrette, week-end ne se traduit pas, et surtout pas par cette expression, qui ne recèle aucune nuance indiquant que ces deux jours sont des jours de congé ! C’est ainsi, de même qu’on ne traduit pas San-Francisco par « saint François », New York par « la nouvelle York », ou le « Titanic » par le « Titanesque ».

Poursuivant mon calvaire, j’ai connu néanmoins un moment de grande joie quand, à la page 44, l’auteur, voulant par excès de zèle démontrer que le français est parlé partout dans le monde, affirme à la dernière ligne que notre langue est parlée « dans les îles Clipperton ». Il se trouve que je connaissais fort bien ce détail, à savoir que « les îles Clipperton » n’existent pas, et qu’on n’y parle aucune langue, attendu que c’est un atoll unique et totalement désert, à l’ouest du Mexique, annexé par la France qui ne l’a jamais colonisé, et où ne vivent que des oiseaux. Je vous raconterai une autre fois une histoire piquante sur cet atoll, à propos duquel un journal marocain s’est jadis ridiculisé en fustigeant notre colonialisme.

Poursuivons : à la page 45, on nous dit qu’en Afrique, 10 % de la population totale est francophone, mais, à la page 43, donc pas si loin, il était mentionné que l’Afrique comptait 170 millions de francophones. D’où l’on déduit que l’Afrique compte un milliard et sept cent millions d’habitants. Vérifions : cette année, l’Afrique a 1 075 615 883 habitants, renseignements émanants d’un site officiel et sérieux. Mais ce n’est jamais qu’une erreur de virgule, entre 1,7 et 1,07, qui s’en soucierait ?

Enfin, à la page 47 mais je n’irai pas plus loin, il est dit que les SMS, ces messages qu’on s’envoie par téléphone, sont aussi appelés « texto ». C’est faux. Le mot texto a été créé par la firme SFR pour son usage personnel uniquement.

Comme une telle accumulation de savoir mérite un peu de pub, je donne le nom de l’auteur, qui affirme avoir « enseigné avec passion le français pendant vingt ans ». Il s’appelle Jean-Joseph Julaud, et ce Julaud-là ferait bien de retourner dans la quatrième de transition du 9-3 dont on l’a laissé sortir par défaut de surveillance.

Écrire ci-dessous une ânerie quelconque :

Y
Bien, 39 pages correctes sur 316, je vais donc me faire rembourser 87,65 % de la valeur du livre, soit 13,10 euros. Je n’aurai pas tout perdu.
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D
Bon, d'accord, mais ...jusqu'à la page 40, ce n'était "que du bonheur" non?
Alors de quoi vous plaignez -vous?
Un livre de 40 pages c'est presque 2 fois "Indignez-vous"!
Veinard, va!
J'ai trouvé un livre du même éditeur dont la table des matières ne correspond pas au contenu. Réclamation faite, on nous envoie la bonne table des matières à imprimer.
Vous voyez!Le lecteur devient autonome, il ne nous reste plus qu'à écrire nous-mêmes ces ouvrages.
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Y
Je le savais, et je compte mentionner le détail dans la petite note humoristique que je vais écrire sur Clipperton. Ce qui ne change rien à l’extrême bêtise de l’auteur que j’ai critiqué. Les
experts auto-proclamés me flanquent de l’urticaire.
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D
Clipperton est surtout réputée pour son épaisse couche de guano.
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