Tu vas pleurer, dis, salaud, tu vas pleurer ?

Publié le par Yves-André Samère

On cite souvent cette expression : la dictature de l’émotion. Très juste. Elle se manifeste dans les médias, journaux sur papier, films, journaux télévisés, émissions de divertissement. Le but : entraîner l’adhésion du public afin qu’il partage votre opinion, celle de la majorité, le plus souvent.

Eh bien, je déteste. Moyennant quoi, par exemple, je n’ai JAMAIS regardé le moindre journal télévisé, les Poivre, Ferrari, Ockrent, Pujadas et autres Pernaut n’ont jamais eu ma clientèle, et je ne les connais que par les Guignols, ce qui est très suffisant. J’ai néanmoins un regard distrait (ce sont surtout mes oreilles qui recueillent l’oracle) pour celui de Canal Plus, avant le Grand Journal, parce qu’il est ultra-court, et malgré la bêtise de celle qui le présente et qui se croit autorisée à donner des leçons de morale aux personnages qui apparaissent dans les courts billets composant cet éventail de l’actualité (Carlier l’aurait traitée de « gourdasse », mais je suis trop galant, et me contenterai de « pauvre conne »).

Cette détestation s’étend aux films, où je déteste que l’auteur joue du violon. J’estime, par exemple, que condamner la guerre en montrant une femme tenant dans les bras son bébé mort, sur fond de village en train de brûler, c’est traiter la question avec de gros sabots, et que le réalisateur se donne bonne conscience à peu de frais. C’est d’ailleurs pourquoi j’apprécie tant la manière de Kubrick, lequel n’a jamais cherché à user du tire-larmes, dans aucun de ses films, y compris les six qui parlent de la guerre. En fait, l’émotion qu’on veut inspirer au spectateur doit être obtenue par des moyens un peu plus subtils – plus intelligents, disons le mot. Et voici deux exemples de scène, tirés de films célèbres, qui illustrent ce que je veux dire.

Le premier vient du film de John Ford, sorti en 1940, Les raisins de la colère, d’après le roman de John Steinbeck. La famille Joad est au centre du récit, avec son personnage principal, celui du fils sorti de prison, joué par Henry Fonda, et doit, en raison de sa pauvreté et du chômage endémique, quitter la région. Avant le grand départ, la mère, jouée par Jane Darwell, aux vingt-huitième et vingt-neuvième minutes, brûle ses souvenirs, peut-être trop encombrants, et, assise devant le feu, impassible, elle y jette une à une ses photos de famille, cartes postales, coupures de journaux, bibelots, ne conservant qu’une paire de boucles d’oreilles de sa jeunesse. Il n’y a pas un mot dans la scène, personne n’y pleure, toute l’émotion – réelle – vient de la situation, avec seulement, en fond sonore, un air d’accordéon très discret, Leaving the dustbowl, d’Alfred Newman, joué par Danny Borzage. C’est, à mon avis, le sommet du film.

Le second extrait vient de Cabaret, film de Bob Fosse, datant de 1972, et qui traite de la montée du nazisme à Berlin, dans les années trente par conséquent. La scène commence par un gros plan sur le visage d’un jeune garçon en train de chanter. Il est très beau et il chante parfaitement. Puis la caméra recule lentement, et l’on découvre alors qu’il porte un uniforme, celui des Jeunesses hitlériennes, et ce seul mouvement suffit à suggérer l’infamie des nazis qui ont embrigadé des milliers de jeunes dans leur idéologie délétère.

Évidemment, pour concevoir ce type de scène, il ne faut pas s’appeler Dany-Boon ou Luc Besson.

Écrire ci-dessous une ânerie quelconque :

Y
Il y a aussi, dans « Le beau Serge », premier film de Claude Chabrol, cette scène où Bernadette Lafont, qui vient de se faire violer, dit simplement « Il est entré comme un
serpent ».
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D
Je me souviens, dans gran Torino de Clint Eastwood, quand la jeune fille revient chez elle, après avoir été violée par des voyous. Elle essaie de minimiser ce qui lui est arrivé, or, vu son visage,
on sait qu'elle a passé un sale quart d'heure. Juste la violence des hématomes. Et ça suffit.
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