Un grand homme un peu surestimé

Publié le par Yves-André Samère

Hier, j’ai eu l’imprudence d’écrire une notule qui disait du bien de quelqu’un, ce qui m’a valu une désertion en masse de mes lecteurs – pourtant fascinés à juste titre par mes petits écrits. Donc, c’est promis, je ne recommencerai plus. Et, dès aujourd’hui, je vais dire du mal de quelqu’un. Sarkozy n’ayant commis aucune bévue depuis quelques jours (je m’inquiète, il est souffrant ?), le calendrier m’offre en compensation un paillasson de taille sur lequel m’essuyer les pieds, puisqu’il s’agit de De Gaulle. Mais le sujet, trop vaste, m’oblige à ne choisir que deux ou trois épisodes pas piqués des vers.

De Gaulle, c’est l’homme qui, ayant démissionné le 20 janvier 1946 de la présidence du Gouvernement provisoire d’après-guerre, proclama qu’il avait été victime de l’obstruction des partis politiques, lesquels devinrent alors sa tête de Turc favorite. En foi de quoi, dès l’année suivante, il fonda... un parti politique, le Rassemblement du Peuple Français – parti de droite, est-il besoin de le préciser ? anticommunisme et ultra-conservateur dans le domaine colonial, puisqu’il alla jusqu’à critiquer la construction de lycées d’enseignement général à Madagascar ! Des années plus tard, c’est d’ailleurs au bombardement du port d’Haïphong par son représentant spécial, l’amiral-moine Thierry d’Argenlieu, en réponse aux revendications des intellectuels indochinois, qu’on dut le début de la guerre d’Indochine. Il faut dire que, dès le 6 mai 1945, son gouvernement s’était fait la main, à Sétif notamment, sur les Algériens qui espéraient quelque compensation au fait d’avoir combattu contre les nazis et auprès des Français, dans la guerre qui venait ce jour-là de prendre officiellement fin. Bref, ce RPF avait surtout pour objectif (caché) de faire de l’opposition systématique au Sénat et à l’Assemblée, afin de faire tomber les gouvernements français successifs et de favoriser ainsi le retour au pouvoir de son chef... qui prétendait ne se mêler de rien, mais venait chaque semaine à Paris afin de coordonner l’action de ses dirigeants.

La manœuvre prit du temps, mais la guerre d’Algérie lui fournit l’occasion rêvée, à condition de s’appuyer sur les Français d’Algérie, que dès lors il s’employa à courtiser. Grâce à de nombreuses complicités, grâce surtout à l’aide de quelques excités qu’il roula dans la farine, tel Michel Debré, il sema un tel désordre institutionnel que le président de la République, ce pauvre René Coty, ne put faire autrement que de l’appeler à la tête du gouvernement le 1er juin 1958. Ménageant les Pieds-Noirs dans un premier temps, il leur promit publiquement gain de cause, le 6 juin 1958 à Mostaganem, où il termina un discours par un « Vive l’Algérie française ! » qui est encore dans toutes leurs mémoires, promesse sur laquelle il s’assit sans le moindre scrupule dans les mois qui suivirent.

Passons sur les broutilles, comme ce référendum du 8 avril 1962 où, de par sa seule volonté, furent admis à voter les soldats du contingent encore mineurs, à l’exception de leurs camarades Français d’Algérie, ce qui témoignait d’un beau respect de l’égalité des citoyens devant la loi. Passons aussi sur l’installation du Haut Tribunal Militaire, créé en vue d’obtenir la condamnation à mort des deux seuls généraux putschistes Jouhaud et Salan, mais qui fut dissous par lui et dans un mouvement de rage quand ledit Tribunal ne condamna Salan qu’à la détention perpétuelle. Passons également sur le fait que, fin mai 1968, De Gaulle, effrayé par les manifestations étudiantes, se précipita à Baden-Baden, où il avait exilé le général Massu à un poste honorifique, et qu’il le supplia de faire donner ses troupes si jamais la situation à Paris tournait au vinaigre ; Massu en profita pour faire un peu de chantage et pour exiger en échange la libération du même Salan, seul ex-putschiste encore détenu, ainsi que le rétablissement des pensions versées à l’État aux anciens de l’OAS, exigence à laquelle De Gaulle, « l’homme qui avait dit non », dit... oui ! Passons enfin sur le fait que ces manifestations étudiantes valurent aux Parisiens de voir le Quartier Latin occupé par des cars de CRS... durant les quelque quinze années qui suivirent, bien que les troubles aient duré moins d’un mois !

Mais on ne passera pas sur cette ignominie sans égale dans l’Histoire de France : l’abandon de dizaines de milliers de harkis, livrés aux égorgeurs du FLN, après le cessez-le-feu du 19 mars 1962. De ces hommes d’origine algérienne, qu’on avait enrôlés dans l’armée française quand on avait eu besoin d’eux, et qui avaient cru à la déclaration gaullienne du 4 juin 1958 à Constantine « Je déclare qu’il n’y a plus ici que des Français à part entière, avec les mêmes droits et les mêmes devoirs », seuls survécurent ceux que leurs officiers, désobéissants aux ordres du président de la République, rapatrièrent en France malgré les instructions formelles qu’ils avaient reçues du « grand homme », que tout le monde honore aujourd’hui.

Écrire ci-dessous une ânerie quelconque :

Y

Je ne vois pas que Pierre Mendès France ou Michel Rocard aient fait preuve de rouerie ou de mensonge, surtout à une telle échelle. On doit pouvoir être un grand homme politique sans cela. Personne
n’a pu leur accrocher aux basques la moindre casserole, c’est un fait.

Et je nie absolument que « la grandeur de la France », dont De Gaulle se gargarisait sans cesse, ait jamais exigé qu’on envoie sciemment à une mort atroce des dizaines de milliers de
malheureux auxquels on avait promis formellement de les intégrer dans la Nation française ! Ça, ce n’est ni un mensonge ni une simple rouerie. C’est un crime majeur.


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