Une dépense « somptuaire » ?

Publié le par Yves-André Samère

Une expression qui me fait régulièrement crisser les dents, c’est celle-ci : des dépenses somptuaires. Elle me fait d’autant plus suer qu’un de mes amis, la semaine dernière, l’a commise à deux reprises dans la même émission de radio, et ce n’est pas la première fois, car la langue française n’est pas son souci majeur. Je sais, je sais, la plupart des gens confondent somptuaire et somptueux, et, dans leur esprit, une dépense somptuaire est une dépense visant au luxe. Or, pas du tout, et voyons ce que disent les dictionnaires.

Dictionnaire historique de l’ancien langage françois, de Jean-Baptiste de La Curne de Sainte-Palaye, concernant le vieux français (du XIIIe au XVIe siècles) : Qui cause de la dépense.

(Une dépense « qui cause de la dépense », c’est curieux et un peu pléonasmique).

Dictionnaire universel contenant généralement tous les mots françois, tant vieux que modernes, et les termes de toutes les sciences et des arts, d’Antoine Furetière (posthume, en 1690) : Qui concerne la despense.

Dictionnaire de l’Académie française (première édition en 1694) : Il ne se dit guère qu’en cette phrase, « Les lois somptuaires », pour dire, « Les lois qui réforment le luxe, qui règlent la dépense dans les festins, dans les habits, dans les bâtimens, &c ».

Dictionnaire d’Émile Littré (1860-1876) : Qui restreint et règle la dépense dans les festins, les habits, les équipages, etc. en parlant de lois, d’édits. Dans le langage général, relatif à la dépense.

(NB : l’orthographe de ces ouvrages, parfois curieuse, est celle d’origine)

Donc, c’est très clair : une « dépense somptuaire » serait une dépense qui concerne la dépense ! C’est malin... Il s’ensuit que seuls les lois et les règlements peuvent être qualifiés de « somptuaires ». Or, ce qui est farce, c’est que l’État lui-même, via son administration des impôts, commet la faute, et définit gravement les dépenses prétendues somptuaires, dans un texte officiel, ICI.

On n’apprend pas le français, à l’ENA ?

Écrire ci-dessous une ânerie quelconque :

D
Pour avoir côtoyé professionnellement des énarques, non, on n'apprend pas l'orthographe à l'ENA.
Qui corrigeait les notes de service ou les études juridiques savantes ? La petite secrétaire là-bas dans son cagibi au fond du couloir.
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