Le masque et la plume : les critiques
En soixante ans, Le masque et la plume aura vu passer des centaines de critiques : littéraires, une semaine sur quatre ; de théâtre, au même rythme ; et de cinéma, deux fois sur quatre. Et puis, au début de l’été, on consacre à l’art lyrique une ou deux émissions, à l’occasion du festival d’Aix-en-Provence. L’éventail est donc large. Mais, en réalité, la plupart des journalistes spécialisés ne viennent là que pour faire les gugusses, et la vraie critique, celle qui est sérieuse, il faut la chercher ailleurs. Même ceux que l’on considère comme les plus compétents, comme Michel Ciment (en dépit de sa fascination inconditionnelle pour tout ce qui se fait aux États-Unis), ne résistent pas à l’attrait d’un bon mot, voire d’une plaisanterie plus grasse. Et c’est ici qu’Alain Riou peut dire qu’il a horreur des chefs-d’œuvre et que la mise en scène cinématographique n’a aucune importance. Il est vrai que Riou ne croit pas un mot de ce qu’il assène et que c’est un pince-sans-rire. On l’excuse parce qu’il est assez drôle.
Voilà pourquoi, sans attendre que l’émission de ce soir soit diffusée, je peux prédire qu’il y sera beaucoup question de Jean-Louis Bory et de Georges Charensol. Classique, on les ressort chaque fois qu’il y a quelque chose à commémorer, et, lors du dixième anniversaire, on n’entendait qu’eux. Notez que je ne m’en plains pas, car les deux compères, qui feignaient de se quereller en raison de leurs opinions politiques opposées, avaient de cette sorte d’esprit qui fait tout passer. En réalité, on sait bien qu’il s’agissait d’un numéro, dont ils étaient convenus afin de mettre un peu de vie dans une émission justement trop sérieuse jusqu’alors, celle dont avait rêvé François-Régis Bastide, mais dont les taux d’audience ne cassaient pas trois pattes à un canard. En ce sens, les joyeux duettistes Charensol-Bory ont sauvé Le masque et la plume, et, sans eux, le cap des soixante ans n’aurait jamais été atteint.
Je possède pas mal d’enregistrements de leurs disputes, car Radio France, ayant compris que c’était un filon, a, au début, des cassettes de l’émission, puis, plus tard, fourni les enregistrements numériques dont on a gravé deux CD, inclus dans le livre de Janine Marc-Pezet et Daniel Garcia C’était Bory, que je mettrai peut-être en ligne ou jour ou l’autre. Bory possédait une veine comique d’autant plus remarquable qu’il a très mal fini : par son suicide. Abandonné par son ami de cœur, il avait déserté France Inter durant de longs mois, était revenu une fois, mais n’avait pas tenu le coup, et avait immédiatement abandonné l’émission et la vie. Il s’est flingué avec un fusil de chasse, si je ne me trompe pas.
Aujourd’hui, certains de ses confrères, qui ne le valent pas, tentent de récupérer le numéro de folle qu’il tenait souvent pour masquer le sérieux de son engagement homosexuel, mais ils échouent piteusement. Quant à la qualité de leurs critiques, elle est du niveau de la cour de récréation. Je ne me donne seulement pas le mal de nommer ces ringards, qui ne valent guère mieux que l’animateur auquel ils font la cour.