Quand la politesse a des trous
Dans les films de langue anglaise, lorsque deux personnages qui ne se connaissaient pas se rencontrent pour la première fois, ils se disent généralement “Nice to meet you”, ce qui signifie à peu près « Content de vous rencontrer » – l’adjectif nice est très vague, il sert à tout, ou presque. Or le dialogue traduit en français et les sous-titres français leur font dire invariablement « Enchanté ! », ce qui est une pure sottise. Car enfin, on n’est pas enchanté de rencontrer quelqu’un pour la première fois ! Pourquoi pas, aussi, tirer un feu d’artifice ou se mettre à danser en chantant “I’m singin’ in the rain” ?
Cela vient de ce que la majorité des Français croient, dur comme fer, connaître les règles de la politesse, alors qu’ils n’en ont qu’une très vague notion, passée au tamis du célèbre Il paraît que. Mais en réalité, la plupart de ces « règles » tombent à côté de la plaque, et sont en fait l’expression de ce que j’appellerai la plouquitude – le langage de babouin acquis par nos compatriotes en lisant ou en écoutant les organes d’information, tenus par des gens qui ne connaissent rien à rien, et surtout pas la langue qui est pourtant le socle de leur métier.
J’ai souvent moqué cette croyance qu’en s’adressant à un roi, on devait lui dire « Majesté », ce qui est une pure hérésie et n’amuse même plus les têtes couronnées. Mais on peut relever des dizaines d’autres exemples. Ainsi, lorsqu’on se met à table, il est très grossier de dire « Bon appétit ! ». Or, qui a conscience de cette grossièreté ? De même, qui a connaissance que le sempiternel « Ça va ? » ne fait allusion qu’au bon fonctionnement (supposé) des intestins de son interlocuteur ? Et le fâcheux « Je m’excuse », qui sous-entend qu’on peut s’excuser soi-même ? Encore mieux : quelqu’un éternue devant vous, mais si vous lui dites « À vos souhaits ! », vous prouvez que vous êtes un authentique gougnafier, car vous soulignez un minuscule incident qu’il valait mieux ignorer volontairement.
Enfin, très peu connu parce que les mœurs états-uniennes ont tout gangrené : lorsqu’on parle de soi, on ne se désigne pas par « Monsieur Untel », puisque Monsieur est un terme de déférence, et que cela revient donc à se glorifier soi-même. Et lorsqu’on s’adresse à autrui, on ne fait pas suivre Monsieur de son nom de famille (il le connaît, son nom de famille). En d’autres termes, si vous interpellez Macron, ne l’appelez pas « Monsieur Macron », dites seulement « Monsieur » ! D’ailleurs, cet individu ne mérite pas davantage.