Acteur ou instituteur, choisissez !
La réflexion qui suit m’est venue en 2006, un dimanche après-midi, au théâtre Marigny. On m’avait invité à voir Isabelle Adjani dans La dernière nuit pour Marie Stuart, et les quelques articles de presse que j’avais parcourus étaient dithyrambiques. Thème principal : c’est extraordinaire de voir l’actrice rester deux heures en scène, performance formidable !
Ce genre de compliment me fait toujours tordre de rire. Certes, je n’ai rien contre Isabelle Adjani, que j’aime beaucoup (nous avons un point commun), mais rester deux heures en scène, tu parles, Charles ! Le moindre instituteur (la moindre institutrice, pour ne pas faire hurler les féministes) reste « en scène » beaucoup plus longtemps, et aucun journal n’en parle.
Réfléchissez une minute.
Et d’une, un instituteur reste dans sa classe six heures par jour, trois heures le matin et trois heures l’après-midi. Ces séances ne sont coupées que par un entracte (pardon : une récréation) de quinze minutes. Au théâtre, les pauses sont souvent plus longues.
Et de deux, il est seul sur scène et ne doit attendre aucun secours en cas de trou de mémoire.
Et de trois, son texte et sa mise en scène changent chaque jour.
Et de quatre, il est l’auteur de son texte et de sa mise en scène.
Et de cinq, étant donné la longueur de ce qu’il doit dire, pas question d’écrire tout cela et de l’apprendre par cœur, il doit donc improviser en grande partie.
Et de six, on ne l’applaudit jamais (et je vous prie de croire qu’une classe de CM2, c’est autrement plus exigeant qu’un public d’admirateurs convaincus d’avance et qui jamais ne reconnaîtraient qu’ils se sont fait avoir en payant leur place).
Et de sept, j’allais aborder la question du salaire, mais je ne veux pas provoquer de trop vives réactions de votre part.
Je réclame par conséquent une cérémonie annuelle au Théâtre du Châtelet, avec remise de récompenses (disons : un Léonard, en hommage au peintre) aux instituteurs les plus méritants de l’année. Et, naturellement, l’alignement de leur salaire sur le cachet d’Isabelle Adjani, qui ne m’objectera rien, puisqu’elle n’a pas jugé indigne d’elle de jouer un professeur dans La journée de la jupe !