César du déballage
Je tends à croire que notre société de consommation a pris un chemin qui nous envoie directement dans l’ornière (marre des gens qui disent « envoyer dans le mur »). Ainsi, aucune vie domestique n’est possible, aujourd’hui, si on ne possède pas au moins un instrument coupant et pointu, au point que je songe à me procurer un couteau à cran d’arrêt.
Non, je ne me plains pas de l’augmentation de la délinquance dans mon quartier des Halles. D’ailleurs, la délinquance, depuis que la gauche est au pouvoir et que Manuel Valls est « devenu le ministre préféré des Français » – comme on dit dans les radios-télés –, la délinquance, disais-je, a complètement disparu, notamment au jardin des Halles.
(Pardon, on me souffle dans mon oreillette que c’est surtout parce que ledit jardin a lui-même disparu au profit d’un vaste chantier, parti pour durer cinq ans, et qui doit rappeler bien des souvenirs aux vieux du quartier, lesquels ont connu le célèbre « trou des Halles », chef-d’œuvre du gaullo-pompidolisme immobilier des années 60 et 70)
En fait, je vise l’impossibilité, sans instrument, d’ouvrir le moindre paquet de biscuits, la moindre boîte de thé en sachets, le moindre flacon, voire le moindre emballage abritant un régime de bananes. Tenez, j’aime assez les asperges, et justement on les vend en flacon. Mais je vous défie d’ouvrir un de ces flacons, dont le couvercle semble scellé à la colle forte, sans recourir à la dynamite – opération préjudiciable au contenu. Résultat : je ne mange plus d’asperges depuis longtemps, et j’en ai oublié le goût.
Ce matin, j’ai vu en magasin de petits flacons de sirop d’érable. Comme je n’ai jamais goûté de sirop d’érable, je me suis décidé à en acheter, en dépit de son prix astronomique, mais soyons fous. Or, une fois chez moi, il m’a fallu une demi-heure pour ouvrir le contenant, clos par une capsule en plastique résistant à tout. J’ai failli casser un couteau, puis une paire de tenailles, avant de parvenir à effilocher suffisamment la capsule pour pouvoir la dévisser. Horreur : au-dessous, aucun bouchon, c’était la capsule qui en faisait office. Et donc, massacrée par mes soins, elle ressemble à présent aux vestiges d’une mine antipersonnelle après explosion, et elle ne bouche plus rien. Je réclame que l’inventeur de cette capsule soit lui-même encapsulé, de préférence dans la cellule de Luka Magnotta, puisque l’un et l’autre sont en résidence au Canada.
Et les DVD ? Vous êtes capable d’extirper un DVD de sa carapace de plastique ? Même avec les dents, impossible, il vous faut un cutter ou des ciseaux (très pointus). Que celui qui a réussi à désemballer un DVD avec ses seuls doigts se fasse connaître, je lui promets un César du déballage.
Conclusion, les objets usuels sous emballage sont plus inatteignables que le contenu des coffres-forts de la Banque de France.
(Et, en fin de compte, le sirop d’érable, ce n’est pas si bon. Ça ne vaut pas le miel)