Histoire d’U
Ce soir, au journal de sept heures sur France Inter, l’une des préposées au service de table a dit, de je ne sais quel responsable politique, qu’il s’était montré « peu loquace ». C’est méritoire, elle a du vocabulaire, cette petite, et elle a bien retenu un mot qu’elle a sans doute lu il y a bien longtemps.
Elle a dû le lire, mais elle ne l’a certainement jamais entendu ; ou alors, prononcé par quelqu’un qui ne connaît le français que par la fréquentation des ruminants d’outre-Pyrénées. Car elle a fait rimer loquace avec rascasse, barcasse et surtout inefficace. En effet, ce mot se prononce « locoisse ». Eh oui, c’est comme ça, le U qui suit le Q, dans loquace, n’est pas muet, on doit l’entendre (sur Internet, le dictionnaire de rimes que j’ai consulté par curiosité se plante en beauté).
C’est un piège classique, et je vous rappelle d’autres exemples, comme arguer, que j’ai plusieurs fois évoqué, rappelant pour m’en moquer que Marguerite Yourcenar, dans son propre discours de réception à l’Académie française, avait commis cette faute de le faire rimer avec reggae ou alpaguer, car on doit prononcer « ar-gU-er », comme dans « ar-gU-ment ». Ce qui distingue ce mot d’un autre verbe arguer signifiant utiliser une argue – l’argue étant un outil de bijoutier servant à diminuer le diamètre d’un fil d’or ou d’argent. Soit dit en passant, l’auteur de la page dont je viens de vous indiquer le lien se dégonfle lamentablement, car, avec courage, il a évité de préciser si ce mot était masculin ou féminin...
Mais il y a plus épineux : regardez le verbe aiguiser. Vous ne trouvez pas qu’il ressemble au nom aiguille et à l’adjectif aigu ? Et pour cause, ces trois mots ont la même origine. Et donc, doivent se prononcer de la même façon : en faisant entendre le U ! Donc, on dit « ai-gU-iser ». Pas de syllabe gui comme guitare, dans ce verbe.
Et ça, il n’y a pas un Français sur un million qui le sait. Mais aujourd’hui, après cette lecture, il y en a quelques-uns de plus !