Les pianistes de cinéma
La semaine dernière, j’ai vu au cinéma le dernier film de Michael Haneke, Amour, film un peu déprimant, et une scène m’a inspiré une réflexion sur les séquences pianistiques dans les films. On y voit en effet le pianiste Alexandre Tharaud interpréter son propre rôle, et, à la quarante-neuvième minute, il joue la Bagatelle en sol mineur, de Schubert. Filmé de loin et de côté, on ne voit donc jamais ses mains, néanmoins, ne connaissant pas alors Tharaud, j’ai compris tout de suite qu’il jouait réellement. Je vous dis plus loin pourquoi.
Au cinéma, on peut classer en trois catégories les interprétations des personnages jouant du piano.
D’abord, il y a les acteurs qui ne savent pas jouer du piano et ne se sont pas donné le mal de prendre quelques leçons, sans doute parce que le réalisateur, lui-même inculte musicalement, n’a pas songé que ce serait nécessaire. On voit donc ces acteurs caresser ridiculement le clavier comme si c’était un chat, et se balancer de gauche à droite comme un métronome (ou Gaspard Ulliel dans la pub pour Chanel), ou comme un Juif devant le Mur des Lamentations – mais là, c’est d’avant en arrière. Ces acteurs-là, qui ne se sont donc pas foulés, on les repère immédiatement, et ils ne sont pas crédibles. Si, pour couronner le tout, on filme leurs mains, on constate qu’ils les posent n’importe où, et le fou-rire vous prend, à voir leur main droite remonter à l’extrémité droite du clavier quand on n’entend que des notes graves. Mais il faut bien rire un peu.
Puis il y a les acteurs qui, peut-être contraints par leur réalisateur, se sont entraînés à étudier un passage bien précis. Dans ce cas, on filme en général leurs mains afin que cette peine ne soit pas perdue, et ils les placent au bon endroit en temps voulu. Ainsi, Romain Duris, pour ce film au titre hilarant De battre mon cœur s’est arrêté (j’avais écrit que cet intitulé évoquait « D’amour mourir me font belle marquise vos beaux yeux »), s’était entraîné à jouer correctement, pour la vue mais pas pour le son, les courts passages qu’il devait paraître jouer.
Enfin, il y a les vrais pianistes, qui jouent réellement devant la caméra, et Alexandre Tharaud est dans ce cas. Mais si vous en avez l’occasion, ne ratez surtout pas les scènes de piano de Chico Marx, par exemple celle-ci, c’est tordant.
Mais comment décèle-t-on qu’ils jouent réellement, si on ne voit pas leurs mains ? C’est très simple : on observe leurs pieds ! Leur action sur les pédales de l’instrument doit être synchronisé avec ce qu’on entend, et les réalisateurs n’y pensent jamais. Je vous invite à ne pas rater ce détail, la prochaine fois – qui ne saurait tarder.