Rester chez moi, mon rêve (réalisé)
Je n’aime pas voyager, et, malgré la vox populi qui m’incite à me sentir coupable de cette carence (vous ne connaissez rien à rien si vous ne voyagez pas), je me sens très à l’aise avec cette absence du désir d’aventure et de découverte de l’autre, pour parler comme les journaux bien pensants.
En réalité, j’ai pas mal voyagé, uniquement en Europe et en Afrique, mais cela a fini par me barber, et, de toute façon, je déteste les hôtels. Quant au fait de séjourner chez des particuliers, c’est encore pire : on passe son temps à se gêner mutuellement tout en se faisant des politesses. Donc je reste chez moi, et mes amis savent bien que je ne sors guère de Paris : ma dernière évasion date de l’été dernier, par aller voir l’un d’eux, à Vanves... à deux cents mètres du périphérique !
Sur cette indifférence au voyage, j’ai d’illustres prédécesseurs. Claude Lévi-Strauss, dont j’ai parlé hier, avouait qu’il haïssait les voyages, bien qu’il ait passé son temps en pérégrinations pour alimenter ses livres. Mais il y a aussi Stanley Kubrick !
Dans sa jeunesse, Stanley Kubrick avait passé son brevet de pilote, et il se déplaçait beaucoup pour faire des reportages, puisqu’il a débuté comme photographe de presse. Puis il s’est dégoûté de ce mode de locomotion, et l’on raconte qu’il a fait son dernier voyage pour aller présenter à New York son film 2001, a space odyssey, qui est de 1968. Installé en Angleterre depuis Lolita, en 1962, il y a acquis une grande propriété, où il est inhumé, et n’en a plus bougé. Son dernier film, Eyes wide shut, qui apparemment se passe à New York, il l’a entièrement fait en studio à Londres, et les rues de Manhattan sont des reconstitutions. Mieux : Full metal jacket traite de la guerre du Vietnam, et toute la deuxième partie est en extérieurs ; on jurerait être au Vietnam. Mais, là encore, il a tout fait dans les environs de Londres, à quelques kilomètres de chez lui, et la ville de Hué est en réalité une vaste usine de production d’énergie, Beckton Gas Works, entre la Tamise et l’A1020 (métro Gallions Reach si vous voulez visiter), appartenant à la compagnie du gaz, située à Newham, à douze kilomètres à l’est de Big Ben. Elle était vouée à la démolition, et il obtint l’autorisation de la démolir lui-même – ce que c’est que d’être célèbre ! – pendant le tournage, à grand renfort de tirs de mitrailleuses et de rockets. Les deux cents palmiers qui ornent le paysage avait été achetés et importés d’Espagne...
Pourtant, en 1975, Kubrick est venu à Paris. Micheline Presle était allée voir son film Barry Lyndon au cinéma Hautefeuille, et elle avait estimé que le film y était mal projeté. Elle avait écrit à Jean-Louis Bory, qui avait raconté la chose dans Le masque et la plume. Il s’est trouvé qu’un ami de Kubrick, ayant entendu l’émission, avait rapporté le fait au réalisateur, qui était aussitôt venu à Paris pour remonter les bretelles du directeur de la salle ! C’est beau, de protéger son travail.