Utilité de la critique
En 2006, un rigolo de la télé réalisa un film qu’il avait écrit. Cela se produit très souvent, et, tout aussi souvent, le film fait un bide retentissant. Or, dans le cas présent, un journal avait publié les notes que quinze critiques professionnels avaient attribuées au film. Ces notes étaient censées aller de 0 à 5 – donc le maximum eût été de 75, comme dans le classement des aéroports dont j’ai parlé récemment. Mais, sur ce maximum de 75, le film n’avait récolté... qu’une seule étoile !
Furieux, le rigolo de la télé publia une lettre ouverte insultant lesdits critiques, et dans laquelle le mot merde revenait avec une régularité d’horloge. Il concluait en saluant les anus (sic) de ses contempteurs. Et, sur certains forums, quelques internautes approuvèrent ce qu’il avait écrit, car on trouve toujours quelqu’un pour approuver une imbécillité, surtout exprimée grossièrement. Argument de ces adversaires de la critique : on n’a « pas le droit » de démolir l’œuvre d’un autre si on n’est soi-même « pas capable » de création.
Sans être un admirateur de tous les critiques, car j’en connais quelques-uns qui sont gratinés, je conteste ce point de vue, au nom du double argument de la défense du consommateur et du côté facultatif de la vie publique. Expliquons.
Aller au cinéma, cela coûte cher, très cher, de plus en plus cher : l’évolution du prix du ticket n’a rien de comparable avec celle du coût de la vie évalué par l’INSEE. Or, quand vous allez voir un film, vous n’avez aucune garantie d’en avoir pour votre argent. Dès lors, les auteurs de films ont-il moralement le droit de vous vendre chat en poche une marchandise, tout en vous ôtant le droit de vous plaindre si vous n’êtes pas satisfait ? Évidemment non. Car, si un objet acheté dans la vie courante est susceptible d’être rapporté au magasin lorsque l’acheteur est très mécontent (faute de quoi, le commerçant s’expose à ruiner sa réputation), impossible de faire cela pour un film ! L’argent dépensé en vain est perdu sans recours, aucun remboursement n’est envisageable pour motif de qualité insuffisante. Dans ces conditions, ne reste au spectateur qu’un seul garde-fou, la critique. Et si le critique de cinéma est payé pour voir des films et en rendre compte, c’est un argument poujadiste que de hurler qu’il ne devrait pas médire de ce qu’il a vu, sous prétexte qu’il l’a vu gratuitement.
Voilà pour la défense du consommateur.
Mais ce n’est pas tout. Un auteur de films, de livres, de pièces de théâtre, de chansons, d’émissions de télévision, exerce un métier public. Nul ne l’a forcé de produire quoi que ce soit susceptible d’être soumis à l’appréciation d’autrui. Dès lors que vous choisissez de montrer à tout un chacun ce que vous avez fait, et surtout, que vous exigez qu’on vous paye pour cela, vous ne pouvez réclamer qu’on vous épargne au cas où vous avez déplu. Si vraiment la critique vous défrise, réservez vos productions à votre famille et à vos amis, et restez bénévole. Vous ne pouvez réclamer une totale immunité médiatique.