N’en faire qu’à sa tête
Il y a quelques mois, j’ai commandé sur Amazon un livre que j’avais lu naguère, mais que j’avais égaré. Écrite par Ichirô et Isoko Hatano (s’il vous plaît, prononcez ISSOKO, pas IZOKO, et accentuez fortement le H de leur patronyme), il s’intitulait L’enfant d’Hiroshima. Ichirô était un lycéen, pensionnaire au lycée de Tokyo, et Isoko était sa mère, qui vivait à la campagne. Séparés, ils communiquaient par lettres ou en écrivant à tour de rôle dans un cahier lorsqu’ils étaient sous le même toit, durant les vacances. Cela se passait pendant la Deuxième guerre mondiale (que je n’ose jamais qualifier de « seconde »), cet échange a débuté lorsque Ichirô avait huit ans, et soixante-dix-neuf de ces textes ont été publiés chez Gallimard.
Ces deux êtres étaient d’une profonde qualité humaine et se parlaient en toute franchise (une lettre du garçon à sa mère surprend, quand il lui avoue qu’il commence à ne plus l’aimer autant qu’auparavant, or elle lui répond que c’est normal parce qu’il grandit), et j’avais retenu la toute dernière lettre du garçon, dans laquelle il raconte qu’ayant été invité par deux camarades à faire une promenade en barque dans la baie d’Omori, il n’avait pas osé refuser, bien que ne sachant pas nager. Et, partis à quatre heures de l’après-midi, la nuit tombait lorsqu’ils ont décidé de rentrer, mais la marée les entraînait vers le large. Pour comble, le tolet de métal qui tenait une rame s’est arraché, et il ne leur restait plus qu’une rame, si bien que le canot a commencé à tourner en rond au lieu d’avancer. Ils ont pourtant fini par aborder après sept heures du soir, très loin de leur point de départ, obligés alors de retourner chez le loueur de barque qui envisageait d’alerter la police fluviale.
Ichirô, qui avait pensé se noyer ce jour-là, en a conclu, et l’écrit à sa mère, « qu’il vaut mieux, bien mieux, être fidèle à ce qu’on pense qu’essayer de faire plaisir aux gens ». Autrement dit, il eût mieux fait de refuser la promenade en barque plutôt que de vouloir éviter de passer pour un trouillard.
Je n’avais jamais oublié cette histoire, et depuis, j’en applique la morale. C’est pourquoi, en toute occasion, j’en fais à ma tête, et ne demande jamais l’avis de qui que ce soit. Les risques sont moindres, et peu importe ce que les autres en pensent.
(Vous avez peut-être remarqué que jamais je ne vous demande votre opinion sur ce que j’écris. Qu’on aime ou qu’on n’aime pas mes petits écrits, je n’y changerais pas une virgule. Soit dit sans vouloir vous offenser, et je ne dédaigne personne, car la question n’est pas là)