Applaudir à contretemps

Publié le par Yves-André Samère

Il y a belle lurette que j’ai remarqué la bizarrerie suivante : dans les émissions publiques, très souvent, le public applaudit l’invité alors qu’il est encore en train de terminer sa phrase. Autrement dit, ledit public ne sait pas quelle va être sa péroraison ! Don de double vue des individus qui le compose ?

En réalité, on ne comprend rien à ce phénomène si on ignore que le public obéit au doigt et à l’œil à un ou deux individus qui sont les chauffeurs de salle, que vous aurez du mal à repérer, car ils se tiennent hors du champ des caméras. La mission de ceux-ci – j’en ai connu deux, une était marocaine, et l’autre, franco-vietnamien – consiste justement à donner le signal des applaudissements aux veaux passifs qui ont été invités à faire la claque (Néron appelait ça « la brigade des applaudissements »), et cela, en vue de faire croire à la masse des téléspectateurs que la vedette du jour a tenu des propos suprêmement intelligents. Intelligence évidente quand c’est un chanteur ou un acteur, vous pensez bien ! Or les chauffeurs de salle sont parfois trop pressés de faire leur boulot, quand ils ne font pas exprès afin de saboter l’émission parce que l’animateur leur a imposé des horaires à rallonge, et donnent le signal en avance.

J’ai encore vérifié ce phénomène hier soir, alors que, dans « Quotidien », Philippe Sollers achevait une phrase d’une haute tenue. Certes, Sollers ne dit jamais de niaiseries, c’est même lui qui a qualifié de « liquéfaction » le degré de décadence auquel dont tombés nos chers dirigeants politiques. Et donc, je comprends mal comment les invités supportent cette humiliation, de n’être applaudis que parce qu’un esclave sous-payé en a donné le signal à une masse de gens qui, en fait, sont plutôt indifférents à ces propos intelligents.

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