« La mort d’Agrippine »
C’est par hasard que, la semaine dernière, en achetant à la FNAC La mort d’Agrippine, j’ai découvert l’existence de cette tragédie du dix-septième siècle écrite par... Cyrano de Bergerac (signalons au passage que lui-même signait « Savinien de Cyrano Bergerac », sans aucune particule avant Bergerac), sa seule tragédie, publiée, pense-t-on, en 1653, un ou deux ans avant sa mort, et qui, une fois jouée, fit scandale parce que truffée de répliques « impies ». Cette impiété, qui était propre à l’auteur athée de la pièce, étant incarnée par le personnage de Séjanus, francisé aujourd’hui en Séjan, et dont le nom est partout mal prononcé (il faudrait entendre « Sé-ia-nousse »).
Drôle de pièce, presque jamais jouée, au style pré-racinien, qui raconte une conspiration : Agrippine l’Aînée, veuve du héros Germanicus, fils adoptif de l’empereur Tibère, cherche à venger la mort de ce mari qu’elle a aimé. Or Séjanus, le favori de Tibère, se dit amoureux d’elle et offre de tuer l’empereur... dont il est le confident. Mais lui-même est aimé de Livilla, sœur de Germanicus, belle-sœur d’Agrippine, et prête au crime pour lui.
Cette pièce, où tout le monde ment – y compris le titre, puisque Agrippine ne meurt pas –, est mise en scène par Daniel Mesguich, un metteur en scène qui est le contraire d’un homme simple, et qui multiplie les bizarreries : pas de rideau, costumes somptueux mais pas de décor ni d’accessoires, hormis un fauteuil et une table qui servira courtement pour un repas ; Tibère joué par une femme et allumant une cigarette dans l’avant-dernière scène, et Cornélie, la confidente d’Agrippine, par un homme ; et ce curieux procédé qui consiste, lorsque deux personnages dialoguent en scène, à faire mimer à tour de rôle les répliques de l’un par son partenaire, par le seul mouvement de ses lèvres mais sans émettre aucun son, ce qui accentue l’étrangeté de la situation. Étrangeté portée au paroxysme par l’épilogue le plus bref de tout le théâtre, dans lequel Nerva, confident de Tibère et futur consul, annonce à Tibère, dans une scène ultra-brève, que Séjanus et Livilla ont été mis à mort selon les ordres de l’empereur. Dialogue :
TIBÈRE - Sont-ils morts l’un et l’autre ?
NERVA - Ils sont morts.
TIBÈRE - C’est assez.
Fin de la pièce, qui a surpris pas mal de spectateurs ! (Moi, j’en avais lu le texte avant d’aller au théâtre Dejazet hier soir, donc j’étais prévenu)
De Cyrano, je n’avais vu (à Casablanca !) que sa comédie Le pédant joué, où Molière avait piqué la célèbre réplique « Que diable allait-il faire dans cette galère ? ».