Les deux camps
Le monde se divise en deux camps.
Il y a ceux qui disent par contre ; et ceux qui, sachant que c’est là du langage de comptable, disent en revanche, ou au contraire, ou en compensation.
Il y a ceux qui disent démarrer une voiture ; et ceux qui savent qu’une voiture peut démarrer, mais pas être démarrée.
Il y a ces enjoliveurs qui disent bien évidemment ; et ceux qui savent qu’évidemment suffit. Évidemment.
Il y a ceux, moutons de Panurge, qui disent à tout propos incontournable ; et ceux qui savent que ce mot inutile, n’existant dans aucune autre langue, peut, selon la situation, être remplacé par indispensable, infranchissable, essentiel, impraticable, insurmontable, indépassable, nécessaire, obligatoire, vital, capital, fondamental.
Il y a ceux, souvent tâcherons au cinéma ou dans les radio-télés, qui disent je m’en rappelle ; et ceux auxquels cette horrible faute donne des boutons, et qui choisissent entre je m’en souviens et je me le rappelle.
Il y a ceux qui radotent leurs ceci dit ; et ceux qui savent que la logique impose cela dit.
Il y a ceux qui croient qu’on peut débuter une carrière ; et ceux qui savent qu’on peut seulement la commencer.
Il y a ceux qui annoncent, à la radio, qu’il est onze heures passées de cinq minutes ; et ceux qui, esprits moins torturés, se contentent de dire qu’il est onze heures cinq.
Il y a les petits futés qui savent saisir une opportunité ; et ceux qui n’ont pas oublié qu’on peut tout simplement saisir une occasion.
Il y a ceux qui disent au niveau de ; et ceux qui ne disent rien de tel et savent tourner leur phrase autrement.
En somme, il y a le camp de ceux, infréquentables, qui assassinent leur langue maternelle ; et le camp de ceux qui rougiraient de bafouer ce qu’on a de mieux dans ce pays.