Fusibles - 2
De Gaulle ayant quitté l’Élysée dans la nuit qui avait suivi le référendum perdu, il fallut bien mettre à sa place l’intérimaire légal, Alain Poher, le président du Sénat, un centriste raisonnable, et organiser une élection afin d’élire un successeur. Les deux principaux candidats furent donc Poher lui-même, et Georges Pompidou, qui fut élu. Bien entendu, il ne garda pas comme Premier ministre celui qui lui avait soufflé sa place, Couve de Murville, et choisit un gaulliste historique, Jacques Chaban-Delmas (en fait, il s’appelait Delmas, mais avait conservé son pseudo issu de la Résistance, où il était devenu général – lui aussi, décidément !). Maire de Bordeaux, gaulliste pur et dur, athlétique et amateur de tennis, c’est lui dont Alain Delon jouait le rôle dans Paris brûle-t-il ?
Hélas, Pompidou regretta bien vite son choix, car Chaban s’était mis en tête d’être un vrai Premier ministre, et de diriger le pays selon ses idées, qui étaient un peu trop à gauche. Son projet, il l’avait appelé « Nouvelle Société », et cela agaçait terriblement Pompidou qui, socialiste dans sa jeunesse, ne l’était pas resté : un fusible qui veut réellement diriger le pays comme le prescrit la Constitution, ce n’était pas dans le non-dit du fameux esprit de la Cinquième !
Pompidou se mit ainsi à guetter l’occasion de virer Chaban. C’est Giscard qui lui fournit cette occasion, avec l’aide... du « Canard enchaîné » ! On vit donc, spectacle rare, « Le Canard » faire tomber un Premier ministre trop à gauche. Comment ?
Il se trouve que Giscard, alors aux Finances, avait inventé une disposition fiscale évitant aux possesseurs d’actions boursières de payer deux fois le même impôt sur les bénéfices des sociétés – ce qui était parfaitement logique et juste. Cela s’appela avoir fiscal, et appliquait ce raisonnement : attendu que la firme ayant émis ces actions payait DÉJÀ l’impôt sur les dividendes, il était anormal que l’investisseur qui avait acheté la même action le paye aussi ; aussi le fisc lui remboursait-il ensuite l’équivalent de cet impôt injuste.
Or Chaban, qui n’était pas précisément pauvre, avait acquis un certain nombre d’actions, et les sommes que le fisc lui avait remboursées au titre de l’avoir fiscal couvraient le montant de ses propres impôts sur le revenu. Si bien que, deux ou trois années de suite, Chaban n’avait rien eu à payer. C’était parfaitement légal, mais le loyal Giscard, qui voulait la tête de Chaban pour mieux prendre sa place à la prochaine élection présidentielle (ce qui se produisit effectivement en 1974), communiqua au « Canard » la copie des feuilles d’impôts de Chaban. Bien entendu, l’honnête journal se fit un plaisir de les publier et de faire mousser l’affaire, feignant de croire que Chaban était un homme malhonnête et un profiteur. Ce fut l’une des plus grosses saloperies commises par ce journal, grande conscience de gauche, ainsi que chacun sait, mais ses rédacteurs feignirent de trouver ça finaud.
Pompidou, comme prévu, saisit la balle au bond et renvoya Chaban, enfin devenu un vrai fusible ! Il sauta, donc, et fut remplacé, sans surprise, par un homme obéissant, Pierre Messmer, ancien légionnaire, ancien ministre des Armées sous De Gaulle, et qui resta en poste jusqu’au bout, à la mort de Pompidou, le 2 avril 1974.