Les tics verbaux
J’ignore s’il a toujours existé des tics verbaux, mais j’imagine que oui. En cette matière, le vingtième siècle a été riche, et le vingt-et-unième semble ne devoir lui céder en rien.
Il y a plusieurs sortes de tics verbaux, et, à vue de nez, je décèle les catégories suivantes (liste non exhaustive).
D’abord, les mots et expressions à la mode, dont la vogue est de durée variable. C’est ainsi que au niveau de a duré plusieurs décennies, et ses ravages ont dévasté le parler médiatique. Je cite souvent cette sociologue (distinguée) qui avait disserté sur la circoncision au niveau des jeunes garçons, et je m’étais interrogé sur la hauteur à laquelle elle situait ce niveau. Lorsque ce tic s’est estompé, nous avons eu droit à cette manie de commencer toutes les phrases par c’est vrai que : et c’est vrai que prendre un petit déjeuner copieux est indispensable aux enfants pour tenir le coup à l’école ; du moins, tel est le type de maxime qui nécessitait une introduction de ce tonneau-là. Aujourd’hui, le redoutable Voilà ! a tout envahi, et je n’entends guère de locuteur qui soit capable d’y échapper. Ne citons personne, car il faudrait citer tout le monde.
Il y a aussi ces tics « en négatif », autrement dit, ces mots qui poussent dans le fossé ceux que chacun employait à juste titre, et en provoquent la disparition. Chacun peut constater, par exemple, que le verbe commencer a été évincé par ses pseudo-synonymes débuter et démarrer. Pseudo, parce que commencer étant le seul à être transitif (il admet un complément d’objet direct), se servir des deux autres débouche inévitablement sur la faute de français, par exemple « débuter une carrière » ou « démarrer un ordinateur ». Personne ne semble en avoir conscience, et quasiment tout le monde tombe dans ce piège, qu’il est pourtant facile d’éviter. Et, à propos de facile, justement, lui aussi fait partie de la charrette, puisqu’on le remplace systématiquement par évident : « Ah la la, se lever le matin, c’est pas évident », ce parler de shampouineuse est pratiqué par la totalité de la population française, ou peu s’en faut. Il y a aussi, au nombre des disparus, le malheureux verbe travailler, qui a cédé la place à l’argotique bosser, sous l’influence du cinéma et de la télévision : je vous mets au défi de l’entendre désormais dans la bouche de qui que ce soit !
Enfin, il y a les modes issues du monde germano-pratin, circonscrit à certaines professions comme l’édition ou la critique. Ainsi, on n’a plus l’impression que quelque chose se passe, on en a le sentiment – substitution absurde si l’on y réfléchit une seconde. Et celle, plus subtile, consistant à donner aux formes nominatives la priorité sur les adjectifs et les formes verbales ; par exemple, on n’est plus compatissant, on est dans la compassion, on n’agit plus, on est dans l’action. Là, c’est l’influence de l’anglais qui a provoqué cette forme de substitution injustifiée.
Voilà. C’est vrai que, au niveau du langage, j’ai le sentiment d’avoir bien bossé en démarrant ma journée avec cet article. Et, croyez-moi, c’était pas évident.