Parole de gourmet
Je déteste le foie gras. Non seulement son goût ne m’emballe pas, mais j’ai de la difficulté à trouver normal qu’outre le fait qu’on tue des animaux pour les manger – cela, à l’extrême rigueur, je le conçois –, on les torture aussi, à seule fin de leur flanquer une maladie qui fera gonfler leur foie au-delà du raisonnable, organe malade qu’ensuite on savourera au réveillon de Noël, avec des mines de gourmets. À quand un typhus délectable, une peste savoureuse, une lèpre comestible, une gangrène pour gastronomes ? C’est à ce point chic, d’imiter ces tarés de Japonais, qui exterminent les baleines pour fabriquer du rouge à lèvres, ou mutilent d’innocents requins pour faire de la soupe avec leurs ailerons ? Pur snobisme, car ce n’est même pas bon.
Donc, et bien qu’étant indifférent aux oies (qui ne sont pas en voie d’extinction : à la télévision, j’en vois de plus en plus), je déteste le foie gras. En revanche, j’aime assez le caviar, dont la consommation ne fait de mal à aucune bête – j’allais écrire « à personne ». Et comme je demandais à toutes mes connaissances quelle était la meilleure marque de caviar, quelqu’un me répondit un soir que c’était le Tétrochian. Du moins, c’est ce que j’ai entendu, mais comme il y avait du bruit dans la rue, que je me suis levé pour fermer la fenêtre, et qu’entre-temps mon interlocuteur était parti (mon salon est particulièrement spacieux), je ne suis pas très sûr du nom.
Après cela, bien sûr, j’ai un peu frimé, et j’ai raconté à tous mes copains que j’adorais le Tétrochian et que j’en faisais une consommation importante. Vous vous doutez bien qu’ils étaient jaloux. Si bien que, petite revanche mesquine, ils m’ont surnommé Tétrochian.
De sorte que, depuis, chaque fois que je tente de participer à une discussion en essayant d’y mettre mon grain de sel, on m’interrompt systématiquement au bout de quelques secondes, et quelqu’un me lance alors : « Ça va, ça va, arrête, Tétrochian ! »
Les gens sont mesquins, parfois.