Virgule fasciste
La littérature française connaît de temps en temps des modes curieuses. Qui durent peu, mais suffisamment pour éloigner pas mal de gens de la lecture. C’était parfois anodin et rigolo ; parfois moins.
Ainsi, l’un des trucs du « nouveau roman » avait consisté à ne plus employer les pronoms il ou elle pour désigner un personnage : il fallait le vous. Par conséquent, on n’écrivait plus « Il se leva de bonne heure et se rendit dans la cuisine pour se faire un café », mais « Vous vous êtes levé de bonne heure, et vous vous êtes rendu dans la cuisine, etc. ». Au début, on tentait de s’habituer, mais cela devenait vite fatigant, et on abandonnait le livre à son sort. Pardon : VOUS abandonniez le livre à son sort. Quelques écrivains pas tous médiocres se laissèrent tenter par cette folie, poussés par les critiques littéraires, toujours prêts à emprunter le dernier métro, faute de posséder le cran de le rater exprès.
Il y eut plus gênant : un jour, je ne sais quel zozo décida que la ponctuation ne servait à rien, et qu’il urgeait de purger tous les textes de leurs points, virgules et bien sûr points-virgules. Ces signes étaient quasiment des instruments d’oppression faisant obstacle à la liberté totale de l’écrivain. En somme, la virgule était devenue fasciste ! Je regrette de dire que quelques personnalités du monde littéraire sont tombées dans cette lubie, comme Pierre Guyotat avec Eden Eden Eden, Jack Thieuloy avec La geste de l’employé (oui, LA geste, inutile de m’écrire un commentaire fielleux, ce n’est pas moi qui ai écrit ce livre, cherchez plutôt ce que signifie ce mot au féminin), ou Tony Duvert avec Paysage de fantaisie, ce dernier étant particulièrement talentueux quand il écrivait normalement.
Heureusement, tout cela a disparu dans les poubelles de l’Histoire (des récipients immenses). On espère qu’aucun chiffonnier n’ira y fouiller.