Déboulonnons : les mathématiques (2)
Après l’obsession des dates, parlons à présent de l’obsession des nombres – et je ne parle pas des mathématiciens, par exemple de ceux qui ont établi, après des années d’effort, les tables de logarithmes ou celles de trigonométrie, qui, elles, servent à quelque chose. Et puisque j’ai mentionné dans ma précédente notule les attentats du 11 septembre 2001, restons-y, comme on dit à la télé.
Au lendemain desdits attentats de New York et de Washington, et alors qu’on ignorait encore le nombre des victimes de l’hécatombe, chacun sanglotait à leur propos – alors que la majorité des sangloteurs n’en connaissait aucune. Ce type de comportement m’a toujours un peu étonné, si bien que j’ai cette fois posé la question à une amie éplorée, sans doute hypersensible car jamais elle n’avait fichu les pieds aux États-Unis, et lui ai demandé ce qui l’attristait à ce point.
– Mais tu ne comprends pas, on a déjà trouvé sept mille morts dans les décombres.
– Sept mille ! Diable, tu es bien renseignée. Mais, dis-moi, tu y connaissais quelqu’un ?
– Personne, mais ce n’est pas une raison pour rester indifférente. Pense donc : sept mille morts !
– Sans doute, mais les accidents de la route en France font au moins huit mille morts par an. Ça te chagrine autant ?
– Non, bien sûr. Mais c’est huit mille sur un an, tandis qu’ici, tous ces malheureux morts en même temps...
– Donc, en fait, si les victimes s’étaient arrangées pour mourir graduellement, un petit peu chaque jour, et de manière pas trop voyante, tu t’en ficherais ?
– Pas du tout, mais c’est tout de même impressionnant.
– Je te crois, ça impressionnait, c’était du spectaculaire. On se serait cru au Châtelet. Au fond, c’est le spectacle qui t’émeut.
– Tu diras ce que tu voudras, sept mille victimes, c’est atroce.
– Au fait, mon voisin du dessous est mort le même jour que les attentats, tu sais, le vieux M. Heckles.
– Non, je ne sais pas, je ne l’ai jamais rencontré.
– De sorte que là, tu t’en fous !
– Pas vraiment, mais je ne peux pas m’apitoyer sur le décès de tous les gens que je ne connais pas.
– Tu viens pourtant de le faire. Mais on est bel et bien revenus à la case départ. Un mort inconnu, ce n’est pas tellement triste.
– Euh... si. C’est triste pour ceux qui le connaissent, mais...
– Je commence à comprendre : un mort inconnu, ce n’est pas triste, mais sept mille, oui. Où est la séparation ?
– Pardon ?
– Eh oui, à partir de combien de morts inconnus faut-il commencer à s’attrister ? Cent morts, c’est triste ?
– Bien entendu. Mais où veux-tu en venir ?
– Et mille, encore plus ?
– Ben... évidemment !
– De plus en plus clair. Si j’ai bien suivi, mille morts inconnus, c’est dix fois plus triste que cent, et cinquante morts, c’est deux fois moins triste que cent, c’est ça ?
– Va te faire voir avec ton arithmétique. Ton raisonnement est absurde et ridicule.
– D’accord. Sauf que ce n’est pas le mien.