Ce Tintin, quel Juif, quel Arabe !
C’est tout à fait à dessein que je donne à cette notule un titre aussi provocant, histoire de fustiger la bêtise des apprentis censeurs.
En effet, depuis pas mal d’années, un citoyen congolais, mais qui préfère vivre à Bruxelles (!), se démène pour faire interdire aux enfants, par la justice belge, l’album d’Hergé Tintin au Congo. Prétexte : dans une courte scène, Tintin fait la classe à de petits Noirs et tient des propos gentiment paternalistes. Le plaignant demandait, soit l’interdiction partielle (vente aux adultes avec un avertissement écrit sur l’album), soit la réécriture des cases litigieuses. Le tribunal de Bruxelles vient de le débouter, Tintin au Congo, écrit en 1929 par un auteur de vingt-deux ans qui vivait dans un monde, l’Europe, où le paternalisme était la norme, et qui n’était jamais sorti de sa Belgique natale, continuera d’être vendu à tout un chacun sans modification, et tant pis pour les amateurs d’anachronismes.
Mais qu’attendent Israël et la Ligue Arabe pour réclamer l’interdiction de Molière, puisque, dans L’avare, notre plus grand auteur de comédies fait dire « Quel Juif ! Quel Arabe ! » au fils d’Harpagon, parce que son père entendait lui prêter de l’argent, via un intermédiaire, à un taux d’usurier ?
Mais la censure, bien que ridicule, réussit parfois. Ainsi, au temps de la guerre d’Algérie, De Gaulle avait fait interdire que l’on chantât Le chant des Africains, dont se réclamaient les Français d’Algérie : cette chanson patriotique lui faisait le même effet que le Maréchal nous voilà ! Rétrospectivement, voire posthumement, le grand général a eu bonne mine, lorsque les quatre acteurs arabes du film Indigènes, récompensés à Cannes par un prix d’interprétation collectif, ont entonné ce chant « séditieux » (sic) !
Et puis, détail que personne n’a jamais relevé, Rudyard Kipling a aussi été censuré, encore pour un livre destiné aux enfants, Histoires comme ça (titre original : Just so stories for little children), un recueil de contes absolument merveilleux et souvent réédité. Kipling avait agrémenté lui-même son œuvre par des dessins en noir et blanc, et la page 145 est occupée tout entière par un dessin illustrant le conte Le crabe qui jouait avec la mer. Or on y voit, gravé sur une grosse pierre, un svastika, symbole de plusieurs religions asiatiques, utilisé plus tard, mais inversé, par les nazis afin de concevoir leur drapeau. Le livre de Kipling, bien entendu, est antérieur au nazisme, puisque paru en 1902. Mais les rééditions, où les dessins sont actuellement coloriés, ont fait disparaître ce symbole ! On ne sait jamais : il aurait pu convertir à l’hitlérisme les jeunes lecteurs d’aujourd’hui.