Alfred Sauvy, sacré biscuit pour la route !

Publié le par Yves-André Samère

Voilà des années que je m’échine à montrer que les Français ne se contentent pas d’ignorer leur langue (et laissent aux Québécois le soin de la défendre), et qu’ils ont stérilement et passivement pris modèle sur les Yankees. Et je prends souvent comme exemple de ce panurgisme la confusion que cent pour cent de nos concitoyens font entre deux mots qui se ressemblent par leur racine mais ne sont PAS synonymes : technique et technologie. Pourtant les livres sont là pour rectifier ce genre d’erreur. Ainsi, les dictionnaires de synonymes.

J’ai récemment feuilleté à la FNAC trois dictionnaires de synonymes, celui de Larousse, celui de Bordas et celui de Robert. Les deux premiers ignorent le nom technologie. Autrement dit, il n’est synonyme de rien ! Donc, il n’est pas synonyme de technique. Le troisième donne de technologie la définition correcte (« sciences des techniques »), mais chute en rajoutant qu’il est synonyme de technique, et il est bien le seul. Bien entendu, les dictionnaires anciens ignorent cette prétendue synonymie. Ainsi, le Littré dit que c’est un « traité des arts en général », et ajoute que c’est une « explication des termes propres aux différents arts et métiers ». Donc c’est très clair : la technologie n’est pas la technique, mais une EXPLICATION des techniques. Une science, une étude, un traité, un enseignement, tout ce que vous voudrez, mais pas une méthode, un procédé permettant de fabriquer ou de réparer un objet (les musiciens, les peintres, les mécaniciens, les écrivains utilisent les techniques propres à leur métier). Il n’y a donc pas lieu de parler de « technologie nouvelle », ni de « transfert de technologie » – et pas lieu de mettre ce mot au pluriel...

Naturellement, on peut ne pas me faire confiance, je n’ai pas fait d’études et n’ai aucun diplôme. Mais, du moins, je sais lire, et je ne m’embarque pas sans biscuits. Or l’un de ces biscuits s’appelle Alfred Sauvy.

Alfred Sauvy a été un véritable savant, et un type qui n’hésitait pas à mettre les pieds dans le plat lorsque tout le monde se trompait. Pour tout dire, c’est lui qui a : 1. inventé l’expression tiers monde en 1952, puis 2. l’a désavoué lorsque ce terme a commencé à l’agacer par sa répétition dans les médias. Il était statisticien, économiste, démographe et sociologue, s’attachait à briser les frontières entre ces disciplines, et a fondé en 1945 l’Institut National d’Études Démographiques. Or, en 1987, il a publié un livre qui a fait du bruit, L’Europe submergée, qui n’était pas un brûlot d’extrême droite comme on le croirait aujourd’hui, mais prouvait que notre civilisation, par inertie, était en train de mourir – de mort lente, comme chantait Brassens –, face à un Sud débordant de vitalité. Or, à la page 72 de ce livre, on pouvait voir CECI.

1987 ! Vous voyez, je n’ai pas eu à réinventer la roue.

Écrire ci-dessous une ânerie quelconque :

Bob 07 09/07/2017 22:32

Bravo pour votre combat (perdu d'avance ?...) La mode des "logies", qu'y pouvons-nous ? Parlez de troubles nerveux, de soucis oculaires, vous serez regardé comme un plouc : les désordres en rapport avec le système nerveux ne sauraient être que "neurologiques", la poussière dans l’œil occasionne une gêne "ophtalmologique" . Ah ! logos (discours sur, donc : étude de) quand tu nous tiens !

Yves-André Samère 10/07/2017 09:31

Eh oui, sans oublier la sottise consistant à les employer au pluriel, comme dans « les technologies nouvelles ». Parle-t-on des « biologies nouvelles » ou des « paléontologies nouvelles » ? La science est un tout, elle ne peut pas être tronçonnée. Seules les techniques peuvent éventuellement être nouvelles : quand on remplace la pellicule des films par un enregistrement numérique sur disque dur, là, oui, on invente une nouvelle technique.