Ministre intelligent, mais ignoble

Publié le par Yves-André Samère

Un ministre réputé intelligent et droit peut-il proférer une énorme ineptie et enfoncer une victime innocente que sa fonction l’obligerait plutôt à défendre ? Oui, si la solidarité gouvernementale l’y conduit !

Mais je sens que vous réclamez un exemple. Très bien. Je ne vais donc pas me référer au gouvernement actuel (j’ai bien parlé d’un ministre « intelligent et droit »), et remonter quelques décennies en arrière.

De Gaulle, à l’époque des décolonisations, à partir de 1960, avait dû se résigner à laisser accéder à la présidence de leurs pays respectifs un certain nombre de fripouilles et canailles avérées. Ce fut le cas au Tchad, où le premier président fut un certain François Tombalbaye, dont le tribalisme et les exactions irritèrent très vite une large faction de la population, à commencer par les nomades du nord, les Toubous, dans le désert du Tibesti (proche de la Libye). Désireux de faire sécession, les Toubous constituèrent un « front de libération nationale », le Frolinat, à la tête duquel se hissa un intellectuel, Hissène Habré. Ce fut dès lors une guérilla incessante entre le Frolinat et le gouvernement tchadien. Or, Habré voulait se procurer des armes, et la France, naturellement, n’avait aucune raison de lui faire ce cadeau.

Habré se résolut donc à remettre à l’honneur un très vieux procédé, un peu tombé en désuétude à l’époque moderne : la prise d’otages. Et il fit enlever trois étrangers en mission humanitaire au Tchad : un médecin allemand, le docteur Staewen, et deux Français, Marc Combe, jeune menuisier et électricien qui construisait des écoles, et une ethnologue et archéologue, Françoise Claustre. Cela se passait le 21 avril 1974, et, en France, on ne parlait que de l’élection présidentielle à venir, puisque le président Georges Pompidou venait de mourir, le 2 avril. À cause de cette circonstance exceptionnelle, ces trois enlèvements passèrent inaperçus chez nous et n’eurent droit qu’à quelques lignes dans les journaux.

Disons tout de suite que l’Allemagne s’occupa sérieusement de son ressortissant, qu’elle entreprit rapidement des négociations avec Habré puis paya très vite une rançon, ce qui entraîna la libération du docteur Staewen. En France, ce fut très différent.

Au gouvernement français resté en place en attendant un nouveau président (ce sera Giscard), le ministre des Affaires étrangères, depuis l’année précédente, c’est Michel Jobert, énarque né au Maroc et ancien secrétaire général de la Présidence de la République au début du septennat de Pompidou. Pas sectaire, puisque, sept ans plus tard, il sera ministre de Mitterrand, inaugurant ainsi une belle brochette de virtuoses du retournement de veste : Jean-Pierre Soisson, Olivier Stirn, Bernard Kouchner, Éric Besson, et on a raté de peu Claude Allègre, ce dont on ne se consolera jamais... Bref, Jobert, surtout connu du public pour sa petite taille, entre Sarkozy et Mimie Mathy, désireux de minimiser – aussi – la responsabilité de la France dans l’enlèvement de madame Claustre (Marc Combe réussit plus tard à s’évader), déclara à son propos : « [Le désert du Tibesti], ce n’est pas un endroit où elle aurait dû être. Si elle n’avait pas été là, elle n’aurait pas été enlevée ».

Cette remarque était aussi ignoble, puisqu’elle impliquait que la victime avait été enlevée par sa faute, que stupide : outre que ce ministre des Affaires étrangères laissait tomber une ressortissante de la France, il faut dire aussi que madame Claustre était parfaitement à sa place là où elle travaillait ! Car enfin, envoyée en mission par le CNRS pour étudier les tombeaux de l’âge de fer au Tibesti, outre qu’elle avait toutes les autorisations du gouvernement tchadien, on voit mal comment elle aurait pu faire son travail si elle était restée en France ! Mais il importait de ne pas vexer le dictateur tchadien.

La diplomatie est une bien belle chose.

(Madame Claustre a été libérée en janvier 1977, après trente-trois mois de captivité et la chute d’Hissène Habré, remplacé par son homme de confiance, selon la tradition africaine. Cette libération a été obtenue grâce à l’action de... Kadhafi, qui détestait le gouvernement tchadien)

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