Kirk Douglas et Stanley Kubrick

Publié le par Yves-André Samère

J’avais résolu d’écrire cet article avant que Frédéric Beigbeder en fasse hier sur France Inter le sujet de sa chronique hebdomadaire. J’ai déjà parlé de Kirk Douglas, qui a aujourd’hui cent ans, et qui avait appris le français au cours d’un tournage, à Paris en 1953, d’un film de trois sketches, Histoire de trois amours, où il jouait le rôle de Pierre Narval, un trapéziste dont la partenaire mourait au cours d’une cascade. Mais je voudrais compléter ce que j’avais écrit au sujet de ses relations avec Stanley Kubrick.

Douglas a fait deux films dirigés par Kubrick. Le premier fut Paths of glory (en français, Les sentiers de la gloire), en 1957, d’après un roman d’Humphrey Cobb, publié en 1935 et qui s’inspirait du sinistre épisode des soldats fusillés pour l’exemple, durant la Première guerre mondiale ; guerre que Cobb avait faite dans les rangs canadiens et où il avait été blessé et gazé. Il s’était inspiré, pour son roman, d’un épisode réel survenu dans l’armée française, dont avait été victimes quatre soldats, injustement condamnés à mort pour refus d’obéissance et lâcheté, et pour la mort desquels leurs veuves reçurent une royale indemnité d’un franc chacune. Mais l’épisode vu dans le film de Kubrick, un soldat blessé, fusillé alors qu’il est ligoté sur une civière, est entièrement inventé. Kirk Douglas jouait le capitaine Dax, inspiré du capitaine Esquilbey qui avait été leur avocat improvisé.

Le tournage s’étant bien passé, et Douglas ayant cru que Kubrick avait conçu de l’amitié pour lui parce qu’ils avaient joué ensemble aux échecs, c’est à Kubrick que Douglas, producteur et vedette de Spartacus dont les prises de vue venaient de commencer, fit appel afin de remplacer le réalisateur Anthony Mann, qui ne lui donnait pas satisfaction. Prévenu par téléphone un vendredi soir, Kubrick commença de travailler dès le lundi matin, mais les choses se passèrent beaucoup moins bien cette fois. Principalement parce que, trop jeune, il se vit snobé par toute l’équipe, surtout le directeur de la photo et les acteurs britanniques ; parce qu’au fond, Kubrick dédaignait tous ceux qu’il avait battus aux échecs (il était très fort à ce jeu), comme plus tard George C. Scott (Docteur Strangelove, en 1964) ; et parce que Douglas se faisait photographier sur le plateau en le laissant, lui, Kubrick en arrière-plan ! Très sérieuses, les questions d’égo...

Et puis, il y avait la conception du film : Kirk Douglas, qui était un Juif russe, aurait voulu raconter l’histoire de Spartacus  en comparant le sort des esclaves à celui des Juifs de l’Antiquité, alors que Kubrick, juif lui aussi mais né à New York, n’avait pas souffert de son état et désirait ne traiter que le thème de la révolte pour la liberté – or c’est son point de vue qui l’avait emporté.

Les deux hommes se sont brouillés définitivement, et Douglas a déclaré un jour ceci : « À Hollywood, il y a des réalisateurs qui sont talentueux, d’autres qui sont des salauds. Kubrick était un salaud talentueux » (Pour dire la vérité, Kirk Douglas a employé un autre mot que salaud : il a dit asshole – trou du cul. Et, connaissant Kubrick, j’ai tendance à lui donner raison !)

Un autre détail : dans mon premier article, j’ai mentionné que Douglas avait eu le courage de mettre au générique le nom de Dalton Trumbo, le vrai scénariste de Spartacus et qui avait été interdit de travail en 1947 par la Commission McCarthy pour cause de communisme – il a du reste fait onze mois de prison. Mais il est juste de dire que, pour son film Exodus, sorti la même année 1960, Otto Preminger avait aussi pris cette décision.

Le centenaire de Kirk Douglas est célébré cette semaine par la télévision, TCM (treize films) et Paramount Channel (trois films). Gene Kelly n’avait pas eu cette chance, il y a quatre ans. Il est vrai que Gene avait eu le tort d’être mort. On n’a pas idée...

Écrire ci-dessous une ânerie quelconque :