On ne floute plus ?

Publié le par Yves-André Samère

Je n’ai pas l’habitude de critiquer le Petit Journal, qui fait un travail de dérision que les chaînes de télévision évitent car elles le redoutent, et qui n’a pas de tabou : on y tape sur tout le monde, à droite comme à gauche. La satire, selon moi, ne doit épargner personne, pas même l’auteur de la satire.

Cela étant, je décerne la noix d’honneur à Canal Plus, au Petit Journal et à son journaliste vedette, Martin Weill, qui ont commis hier soir une sacrée boulette. L’émission a envoyé son journaliste à Ferguson, petite ville proche de Saint-Louis, aux États-Unis, là où un garçon noir de dix-huit ans a été tué de six balles par un policier. Un policier blanc, sinon cela n’intéresserait personne. Or Weill y est depuis plusieurs jours, alors que tous les autres envoyés spéciaux sont partis dès la fin des obsèques de la victime, estimant qu’ils avaient tout dit. Weill, lui, est resté, comptant prolonger encore un peu son séjour, et pas du tout conscient de nous avoir fourni son reportage le plus mauvais et le plus ennuyeux depuis qu’on le connaît : essentiellement, des interviews d’amis de la victime et... des vues de gens qui pleurent. J’aime bien Weill ; néanmoins, là, cédant à son empathie habituelle, il a fait du mauvais travail en ne montrant pas des faits, mais l’expression de sentiments – ce qu’on appelle « le compassionnel ».

Or, dans le reportage diffusé hier soir, il avait changé d’endroit, pour se transporter à l’autre bout de la ville, un quartier résidentiel où habite le policier flingueur – où, au contraire de celui vu précédemment, vivent 90 % de Blancs. Et il s’est rendu au domicile du policier, trouvant évidemment la porte close, car toute la famille est allée s’installer ailleurs afin d’éviter les représailles éventuelles. Il s’est donc rabattu sur un voisin, lequel a précisé qu’en effet, on craignait une incursion de la population noire si elle découvrait l’adresse de l’auteur des coups de feu. Et, voici donc la boulette annoncée, la rue a été longuement filmée par la caméra du Petit Journal, sans qu’on soit conscient que, dans cette petite bourgade, il ne doit pas être bien difficile aux gens du coin de l’identifier. Plus grave, on a longuement montré la maison, et jusqu’à son numéro, le 8861 ! Les vengeurs éventuels n’auront pas à se casser la tête...

Alors, les gens de télé, on ne floute plus les détails qu’il faut cacher ? Vous floutez les enseignes de magasin, les marques des vêtements et des accessoires de sport, les visages des délinquants mineurs, voire, le cas échéant et stupidement, les sexes de personnes dénudées, mais pas ÇA ?

Écrire ci-dessous une ânerie quelconque :

Yves-André Samère 30/08/2014 06:29

En cette matière, qui concerne la morale et la justice, la faute doit être évaluée dans l’absolu. Pas relativement aux conséquences qu’elle POURRAIT ne pas entraîner. Ton raisonnement équivaut à
dire « Je peux vider ma poubelle par la fenêtre, puisqu’il y a peu de risque qu’un voisin passe dessous à ce moment-là ».

Julien 29/08/2014 16:39

J'imagine que si vraiment des citoyens US voulaient trouver l'adresse du policier, ils auraient d'autres solutions avant celle de regarder une chaîne de télévision française. Canal+ ne doit pas
être regardée énormément là-bas, si ?